Elle demande la clef de l'église. Le curé pâlit un peu et regarda Sibylle à la dérobée.

— La clef de l'église!… Pourquoi faire, madame?

— Mais, curé, pour mettre ces fleurs dans les vases de l'autel… Vous savez que personne ne s'y entend comme moi… Et, à propos, vous ne m'en dites rien de mes fleurs? Elles m'ont donné assez de mal pourtant, surtout les tulipes… Mais quand on travaille pour le bon Dieu, il ne faut pas craindre la peine, n'est-ce pas, curé?

— Non, madame, et vos fleurs sont très-belles; mais, si vous le permettez, je les placerai moi-même sur l'autel avec l'aide de mon sacristain. Cela me semble plus convenable.

A cette réponse, madame de Beaumesnil demeura un instant comme pétrifiée, la bouche entr'ouverte et l'oeil fixe; on lui refusait tout simplement les clefs de sa maison; l'église, en effet, était pour elle comme sa propre chambre; on l'y voyait presque chaque jour, perchée sur les chaises et même sur l'autel, faire le ménage, époussetant, arrangeant, combinant, — et parfaitement convaincue que ces petits travaux la sanctifiaient à tel point qu'elle pouvait hardiment, en sortant de là, cultiver à coeur joie le sept péchés capitaux. Dès qu'elle put parler:

— Ah çà! dit-elle d'une voix aigre, qu'est-ce que cela signifie, mon cher abbé? Si vous ne voulez plus que je m'occupe de la décoration de votre église, dites-le!

— Tout ce que vous voudrez bien me donner pour mon église, madame, sera reçu avec reconnaissance; mais si vous avez la bonté d'y réfléchir, comme j'y ai réfléchi moi-même, vous penserez, j'en suis sûr, que la dignité du culte souffre de ces interventions étrangères. Les soins de l'autel ne regardent que moi et ceux que j'y commets sous mes ordres, dans le secret du sanctuaire. Remettez-moi vos fleurs, et je les offrirai à Dieu en votre nom.

Madame de Beaumesnil brandit brusquement le bouquet de fleurs artificielles, et l'on entendit un cliquetis de papier froissé, puis, se dirigeant à grands pas vers un vieux tonneau où croupissait une eau bourbeuse destinée à l'arrosage, elle y jeta violemment le bouquet. Après cet exploit, elle vint tomber sur le banc, fondit en larmes, et fut en proie à la moins intéressante des attaques de nerfs.

On la calma comme on put. Elle parut se rendre peu à peu aux paroles affectueuses du curé, et finit même par l'inviter à dîner; mais il refusa, comme il avait déjà refusé l'invitation des Férias, en alléguant le prétexte de sa santé.

Cependant, lorsqu'après le départ de ses hôtes, l'abbé Renaud se fut assis devant sa petite table solitaire, sur laquelle fumait un pigeon des plus maigres, flanqué d'un triste coulis d'épinards, il sentit un moment, — il était homme! — le coeur et l'appétit lui manquer à la fois.