On aurait tort d'imaginer que mademoiselle Desrozais, lorsqu'elle déployait en l'honneur de M. de Val-Chesnay tout cet appareil de fascination, eût conçu la pensée réfléchie d'usurper le coeur et la main destinés à Sibylle. Même dans une âme aussi fortement trempée que la sienne, un dessein si audacieux ne pouvait se formuler si soudainement; mais il y a des femmes, charmantes d'ailleurs, qui ne peuvent voir dans un salon l'homme qui leur est le plus indifférent s'occuper d'une autre femme sans avoir aussitôt des idées de meurtre. Cet instinct jaloux et impérieux, qui est particulier au sexe, prend dans les coeurs passionnés et sans frein des proportions sataniques. Clotilde n'avait fait que suivre cette inspiration naturelle, ne se proposant rien de plus pour l'instant que d'écraser son amie de coeur en pétrifiant d'admiration celui qu'elle pouvait croire son fiancé. Mais déjà le plein succès de ses manoeuvres, les extases, les gaucheries du jeune Roland, suggéraient à cet esprit entreprenant des rêveries d'un ordre plus sérieux et plus formel.
Une demi-heure plus tard, comme madame de Beaumesnil et sa nièce regagnaient silencieusement le manoir à travers les sentiers ombragés et odorants du pays:
— Ma tante, dit Clotilde tout à coup, quelle est donc la fortune des Val-Chesnay?
— Oh! est-ce qu'on sait? dit la tante. Le Pérou!
Clotilde fit entendre un profond soupir.
— Mon Dieu! ma chère petite, reprit madame de Beaumesnil après une pause, on a vu des choses plus extraordinaires!… Il suffit que le bon Dieu le veuille!
— Oh! ma tante! dit la jeune fille en riant.
Puis, apercevant un ver luisant qui illuminait solitairement son nid de mousse sur le revers du fossé, elle saisit l'insecte, le déposa sur le bord de son chapeau, et reprit ensuite sa marche en fredonnant avec une sorte d'allégresse, comme si elle eût conquis son étoile.
Dès le lendemain, mademoiselle Desrozais entreprenait, sous la sanction tacite de sa tante, une campagne régulière contre le petit cerveau et le gros héritage du jeune baron. Le récit détaillé de cette campagne, dans laquelle Clotilde déploya la force du lion unie à la prudence de madame de Beaumesnil, nous entraînerait trop loin de notre sujet. Il nous suffira, pour en faire comprendre le succès et pour tirer quelque moralité de cet épisode, de définir brièvement la nature chétive du personnage que Clotilde avait choisi pour sa proie. Victime d'une de ces éducations de serre chaude qu'une tendresse malavisée inflige trop souvent aux objets de sa sollicitude, Roland de Val-Chesnay tombait en pleine bataille de la vie sans transition, sans armes, sans défense. Les excellents principes qu'on lui avait prodigués étaient demeurés flottants à la surface de cette âme molle et inerte, sans y prendre racine. N'ayant point traversé l'initiative graduée et salutaire de l'éducation publique, il arrivait brusquement aux passions d'un homme avec les vices d'un enfant, et, suivant l'usage, c'était au coeur coupable envers lui de cette aveugle idolâtrie, c'était au coeur même de sa mère que cet ingrat jeune homme devait faire sentir les premiers coups de sa main à la fois faible et violente.
Deux mois plus tard, en effet, la vieille baronne, après bien des combats et des larmes, se croyait heureuse de racheter les bonnes grâces de son fils et de s'épargner l'affront des injonctions légales en autorisant un mariage qui restait étrangement disproportionné, malgré les avantages testamentaires que madame de Beaumesnil avait arrachés à son mari en faveur de sa nièce, Clotilde et Roland reçurent la bénédiction nuptiale dans l'église de Férias, au milieu d'une vive allégresse publique, entretenue par de copieuses libations, des jeux forains et même des pièces d'artifice tirées sur les falaises. Ce fut le cas de dire avec Sganarelle: "Ce mariage doit être heureux, car il donne de la joie à tout le monde."