— M'a-t-elle salué? dit le comte. Croyez-vous?… Mais je ne la connais pas… Au reste, voilà Paris, ma chère enfant… Il y a comme cela une foule de personnes qu'on rencontre,… qui vous connaissent,… qu'on connaît,… et en réalité… on ne les connaît pas… Quelle délicieuse matinée, ma chère petite!

Pendant trois semaines environ, M. de Vergnes se consacra au service de sa petite-fille avec l'ardeur juvénile et la grâce chevaleresque qui le distinguaient. Il la promena dans les musées, dans les palais, dans les lieux historiques, et la mena à tous les théâtres; puis un beau jour, prétextant un peu de fatigue, il délégua pour vingt-quatre heures à miss O'Neil ses fonctions de cicerone, et ne les reprit point. Son zèle était épuisé, il rentra dans ses habitudes, et Sibylle ne le vit plus qu'aux heures des repas; mais à ces heures il était charmant, il était coquet avec sa petite-fille; il lui apportait des sacs de bonbons, des gâteaux, des chinoiseries, des bamboches d'étalage. Il était plaisant avec miss O'Neil; il avait adopté vis-à-vis d'elle un genre de facétie dont il modifiait chaque jour la forme, mais dont le fond consistait invariablement à se prétendre amoureux de la pauvre Irlandaise et désespéré de ses rigueurs.

— Miss O'Neil, lui disait-il, je vous en supplie, ne me regardez pas! Vous m'empêchez de manger, et ce n'est pas bien… Si vous me retranchez l'idéal,… le divin idéal, laissez-moi au moins les plaisirs de la matière!

Ou bien il la contemplait d'un oeil profond, et s'écriait tout à coup:

— Miss O'Neil!… une île inhabitée au milieu de l'océan Pacifique, un palmier au milieu de cette île, vous sous ce palmier et moi à vos pieds… Quel rêve!

Cette drôlerie lui était commode. Quand il voulait s'en aller un peu plus tôt que de coutume à son cercle ou ailleurs:

— Miss O'Neil, disait-il, je n'y puis plus tenir: un mot d'espoir, ou je pars!

Et il partait. Il ne restait jamais le soir chez lui, pour être fidèle sans doute à la définition qu'il donnait lui-même de Paris, qui est, disait-il, une ville de France où l'on passe quelquefois ses soirées avec les femmes des autres, jamais avec la sienne.

Les allures indépendantes du comte de Vergnes ne semblaient d'ailleurs faire aucun vide dans l'existence de la comtesse, qui était extraordinairement remplie.

— Je ne sais vraiment pas, disait-elle chaque matin, comment je pourrai faire tout ce que j'ai à faire aujourd'hui!