— Charmante espiègle! reprit sans se déconcerter madame de Beaumesnil; quelle franchise de nature! Quant aux Férias, nous verrons ce qu'ils feront de leur Sibylle avec toutes leurs simagrées d'éducation… Ce n'est déjà pas de si bon augure, ce nom de païenne qu'ils lui ont donné! Encore l'orgueil qui leur a soufflé cela… Retenez bien ce que je vais vous dire, curé; ils en feront une pimbêche à prétentions, comme sa pauvre mère!

On s'étonnera qu'une femme du caractère de madame de Beaumesnil, escortée d'une famille assortie, pût être admise dans l'intimité d'une maison comme celle de Férias, où régnaient un goût naturel, une élégance de race et une noblesse d'habitudes composant un milieu parfaitement distingué; mais un des principaux inconvénients de la province et de la vie de campagne, c'est qu'on y subit ses relations plus qu'on ne les choisit. D'ailleurs, madame de Beaumesnil, qui, malgré ses dédains, attachait un prix infini à vivre dans la familiarité des plus grands seigneurs du pays, avait assez de sens pour imposer aux siens et pour observer elle-même, en présence des châtelains de Férias, une réserve particulière de langage. En outre, elle s'épuisait, vis-à-vis d'eux, en prévenances obséquieuses par lesquelles ces excellentes gens se sentaient enchaînés. La tolérance naturelle à d'honnêtes esprits et la fatale nécessité d'un second au billard et d'un quatrième au whist, jeux auxquels se plaisait le vieux marquis et où triomphait le chevalier Théodore, achevaient d'expliquer la liaison choquante d'éléments si contraires.

III

SIBYLLE

Le comte et la comtesse de Vergnes, aïeuls maternels de Sibylle, qui demeuraient à Paris et y tenaient un grand état de maison, ne firent aucune difficulté de souscrire à la convention qui leur fut proposée par les Férias à la suite de l'événement qui plongeait dans le deuil leurs deux familles. Sibylle dut être élevée à la campagne pour venir habiter l'hôtel de Vergnes quand arriverait le moment de polir son éducation, de la présenter dans le monde et de songer à son mariage. La comtesse de Vergnes, en particulier, femme très-mondaine, encore jeune et qui croyait l'être un peu plus qu'elle ne l'était, accepta avec empressement une combinaison qui ajournait son rôle de grand'mère et en éloignait les apparences sensibles.

Nous sommes forcé d'avouer que les premières années de Sibylle-Anne de Férias n'offrirent rien de très-remarquable. L'enfant était jolie: elle avait de grands yeux d'azur habituellement doux et sérieux, mais qui prenaient une teinte plus foncée quand elle se livrait à ces bruyantes et mystérieuses colères qui s'apaisent dans les vagues incantations des nourrices. Sibylle, pour dire la vérité, était assez prodigue de ces transports, qui ne sont pas le charme principal de son âge. Un soir d'été, comme on venait de la poser dans son berceau, en face d'une fenêtre qu'on laissait ouverte à cause de l'extrême chaleur de la journée, elle fut prise d'un accès de fureur si véhément et si prolongé que la marquis et la marquise accoururent en même temps dans sa chambre. La nourrice avait épuisé toutes ses ressources sédatives, et déclarait n'y rien comprendre; la marquise chanta, le marquis gronda: l'enfant criait toujours et se pâmait.

— C'est réellement à n'y pas tenir! dit le marquis. Il faut qu'il y ait une épingle dans ses langes; voyez, nourrice!

— Non, mon ami, dit la marquise, ce n'est pas cela; elle veut quelque chose.

— Mais que veut-elle, ma chère? Tâchez de le découvrir, je vous en supplie, car, je le répète, on n'y tient pas!

— Mon ami, reprit la marquise, qui avait étudié avec la supériorité de son instinct maternel la direction des regards et des bras de l'enfant exaspérée, je sais ce qu'elle veut: elle veut une étoile.