— Je la verrai probablement chez Blanche, dit-il en allumant un cigare à la flamme de la lampe; cela fera peut-être diversion.
Et prenant la main de Gandrax:
— Ainsi, reprit-il, tu es toujours heureux, toi?
— Parfaitement!
— Pas moi! Bonsoir!
Et il sortit.
Le comte Raoul de Chalys était resté dès sa première jeunesse maître d'une fortune considérable: il n'en avait pas moins consacré, par ardeur de savoir et aussi par sentiment du devoir, beaucoup de peines et de veilles à son éducation intellectuelle. Il n'avait voulu demeurer étranger à aucune des lumières de son temps, et avait même poussé la curiosité jusqu'aux études scientifiques pour lesquelles il n'avait d'ailleurs ni goût ni aptitude. C'était comme un besoin de se compléter de ce côté qui l'avait d'abord attaché à Louis Gandrax, dont les grands talents, la vie pure et le caractère énergique le captivèrent, sans cependant le dominer; car, très-différentes dans leur organisation et dans leurs développements, ces deux natures d'hommes avaient une sorte d'égalité en hauteur qui interdisait le despotisme de l'une sur l'autre et leur permettait l'amitié. Dans les glaces où résidait Louis Gandrax, l'âme passionnée et l'esprit turbulent de Raoul faisaient pénétrer, comme le soleil aux régions polaires, une chaleur et une vie dont le jeune savant se sentait surpris et doucement excité; Raoul éprouvait pour sa part une joie étrange à recevoir de la bouche de son ami des formules nettes et calmantes pour son scepticisme agité.
Avec un goût général pour les arts, Raoul s'était reconnu de bonne heure des dispositions spéciales pour la peinture: il les avait cultivées avec passion, et après une dizaines d'années d'études obscures, quelques oeuvres rares, mais excellentes, l'avaient mis de plein saut au rang des maîtres. — Dès le lendemain de son retour, il s'enferma dans son atelier avec la résolution de transformer en tableaux quelques pages de son album oriental, et la bonne pensée accessoire d'étouffer par un travail assidu les tentations curieuses et malignes qui l'attiraient vers l'hôtel de Sauves. Cependant, quoiqu'il ne manquât pas de volonté, M. de Chalys n'était pas assez déterminé à en avoir dans ce cas particulier pour refuser une invitation à dîner que lui adressa quelques jours après madame de Guy-Ferrand. Il s'y rendit donc, satisfait à la fois d'avoir montré beaucoup de vertu et d'avoir un motif suffisant d'en montrer moins. Il y trouva la jeune duchesse: il fut piqué ce soir-là des façons aisées et parfaitement rassises de sa cousine. Il prétendit en avoir le coeur net, et il alla faire visite le lendemain à la duchesse douairière, qui le reçut fort bien; mais sa cousine Blanche ayant affecté, pendant qu'il contait ses voyages, de bâiller derrière son éventail, il commençait à s'irriter au fond de son âme, quand la jeune baronne de Val-Chesnay, née Clotilde Desrozais, fut introduite dans le salon, et vint donner un autre cours à ses idées. — Clotilde ne lui parla point, ne le regarda point, et ne parut absolument pas le reconnaître, ce qui le contraria d'autant plus qu'il fut ébloui de la splendeur épanouie de sa beauté. Cependant, vers la fin de sa visite, qui fut courte, la jeune baronne, s'adressant tout à coup à un vieillard à moitié mort qui se trouvait là par hasard, qui était enseveli dans l'ombre d'un rideau, et auquel personne ne semblait songer:
— Mon Dieu! monsieur le vicomte, lui dit-elle, je ne vous vois jamais à mes lundis!… Qu'est-ce que je vous ai donc fait?… Vous seriez si aimable!
Le vieillard inconnu parut stupéfait, et s'inclina vaguement comme une momie qui s'éveille; puis aussitôt, la jeune baronne paraissant aviser Raoul pour la première fois, et prenant l'air subitement consterné de quelqu'un qui s'aperçoit d'une gaucherie qu'il vient de commettre: