— Ce n'est rien,… ne fais pas attention, dit Blanche; il y a de douces larmes, va!

Les siennes pourtant ne l'étaient point, et tout le sang de son coeur fumant sur un autel n'eût pu réjouir le ciel et les anges d'un sacrifice plus douloureux ni plus pur.

Quand elle eut achevé, elle aida Sibylle à compléter sa toilette:

— Voyons, dit-elle alors, mets-toi là, que je te regarde! Ah! tu es très-belle! Je suis contente de toi… et de moi! Viens maintenant.

Elle lui prit le bras, et l'emmena hors de la chambre.

Mademoiselle de Férias en effet était, à ce moment de sa vie, non point très-belle peut-être, mais admirablement jolie et captivante. Elle n'était point grande, et elle paraissait l'être, tant l'harmonie des lignes et des formes de toute sa personne était parfaite. Son charme singulier résidait dans l'expression de son visage délicat et sévère, de sa bouche pure et fine, de son rare sourire, et surtout de son regard; ce regard se creusait sous l'arcade un peu proéminente des sourcils, et était habituellement bleu comme la mer sous un ciel sans tache; par instants, à quelques mouvements secrets de l'âme, cet azur céleste, comme si un nuage y eût passé, semblait se charger d'orages et d'éclairs. La jeune duchesse, habile à saisir le trait le plus frappant de cette physionomie, s'était plu à l'exagérer encore ce soir-là par la disposition qu'elle avait donnée à la couronne de fleurs sauvages. Sous cet ombrage léger qui dominait son front, les yeux de Sibylle projetaient plus que jamais l'éclat sombre et mystique d'un rayon de soleil qui pénètre une épaisse feuillée, ou qui filtre doucement à travers les vitraux peints d'une chapelle. Elle était femme avec cela: ses épaules, d'une grâce souveraine, avaient une teinte transparente, nacrée, et en quelque sorte lumineuse, qui éblouissait comme le reflet d'une substance immortelle; la partie la plus matérielle de sa beauté avait ainsi elle-même quelque chose de chaste et de divin.

Telle était mademoiselle de Férias quand elle entra dans le salon principal de l'hôtel de Sauves, donnant le bras à la duchesse Blanche. Leur double toilette avait pris du temps, et le plus grand nombre des invités étaient alors arrivés. De son premier coup d'oeil la jeune duchesse découvrit Raoul et Clotilde: ils étaient assis l'un près de l'autre sur un divan, et paraissaient engagés dans un dialogue animé. Blanche, rendant avec distraction les saluts qui lui étaient adressés sur son passage, traversa le salon sans cesser de tenir le bras de Sibylle, et alla droit à l'ennemi. La baronne de Val-Chesnay, en voyant approcher ce couple redoutable, sentit un froid soudain dans la région du coeur: le comte de Chalys, qui lui parlait en ce moment, surpris de l'altération subite de ses traits, porta ses yeux dans la direction des regards de la jeune femme, et pour la première fois il aperçut mademoiselle de Férias. Par un brusque mouvement, il quitta sa pose nonchalante, et se dressant sur le divan:

— Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il d'une voix sourde.

Clotilde ne répondit point; elle s'était levée; Raoul se leva de même, et il se tint un peu à l'écart pendant que la duchesse et Sibylle échangeaient des serrements de main avec Clotilde. La jeune duchesse, après cette brève cérémonie, fit un pas vers le comte, et s'adressant à Sibylle:

— Le comte Raoul de Chalys, mon cousin, dit-elle.