— Une femme, alors?

— Oui, dit sèchement Lucan.

— Pardon de mon importunité, et adieu.

— Je vous ai blessé, mon ami? dit Lucan en le retenant.

— Oui, dit le comte. Je ne prétends certes pas entrer dans vos secrets;… mais je ne comprends absolument pas le ton de contrainte, presque d'hostilité, sur lequel vous me répondez au sujet de ce voyage… Ce n'est pas, d'ailleurs, le premier symptôme de cette nature qui me frappe et m'afflige; depuis quelque temps, vous êtes visiblement embarrassé avec moi, il semble que je vous gêne, que notre amitié vous pèse;… et j'ai l'idée cruelle que ce voyage est une façon d'y mettre un terme.

— Grand Dieu! murmura Lucan. — Eh bien, poursuivit-il avec un peu d'agitation dans la voix, il faut donc vous dire la vérité. J'espérais que vous l'auriez devinée,… c'était si simple!…Votre cousine Clodilde est veuve depuis deux ans bientôt,… c'est, je crois, le terme consacré par l'usage… Je connais vos sentiments pour elle, vous pouvez maintenant l'épouser, et vous aurez grandement raison… Rien ne me paraît plus juste, plus naturel, plus digne d'elle et de vous… Je vous atteste que mon amitié vous restera fidèle et entière; mais je vous prie de trouver bon que je m'absente pendant quelque temps. Voilà tout.

M. de Moras semblait avoir une peine infinie à saisir le sens de ce discours: il demeura plusieurs secondes, après que Lucan eut cessé de parler, la mine étonnée et le regard tendu, comme s'il eût cherché le mot d'une énigme; puis, se levant brusquement et saisissant les deux mains de Lucan:

— Ah! c'est gentil, cela! dit-il avec une gravité émue.

Et, après une nouvelle étreinte cordiale, il ajouta gaiement:

— Mais, si vous comptez rester en Suède jusqu'à ce que j'aie épousé Clodilde, vous pouvez y bâtir et même y planter, car je vous jure que vous y resterez longtemps!