— Pardon! j'ai été si peu heureuse!… Je ne sais pas ce que c'est!

Lucan se mit doucement à genoux devant elle, et, quand leurs regards se rencontrèrent, leurs deux coeurs s'emplirent soudain comme deux coupes.

— Parlez, mon ami, reprit-elle. Dites-moi encore que vous m'aimez… J'étais si loin de le croire! Et pourquoi?… Et depuis quand?

Il lui expliqua sa méprise, sa lutte douloureuse entre son amour pour elle et son amitié pour Pierre.

— Pauvre Pierre! dit Clodilde, quel brave homme!… Mais vraiment non!

Puis il la fit sourire en lui contant la terreur et la défiance mortelles qui l'avaient envahi au moment où il lui demandait l'arrêt de sa destinée; elle lui avait semblé plus que jamais, en cet instant-là, une créature charmante et sainte, et tellement au-dessus de lui, que sa prétention d'être aimé d'elle, d'être son mari, lui était apparue tout à coup comme une sorte de folie sacrilége.

— Oh! mon Dieu, dit-elle, quelle idée vous faites-vous donc de moi?… C'est effrayant!… au contraire, je me croyais trop simple, trop terre-à-terre pour vous; je me disais que vous deviez aimer les passions romanesques, les grandes aventures,… vous en avez un peu la mine, et même la réputation,… et je suis si peu une femme comme cela!

Sur cette légère invite, il lui dit deux mots de sa vie passée, banalement orageuse, et qui ne lui avait laissé que désenchantements et dégoûts. Cependant jamais, avant de l'avoir rencontrée, la pensée de se marier ne lui était venue; en fait d'amour comme en fait d'amitié, il avait toujours eu l'imagination éprise d'un certain idéal, un peu romanesque en effet, et il avait craint de ne pas le trouver dans le mariage. Il avait pu le chercher ailleurs, dans les grandes aventures, comme elle disait; mais il aimait l'ordre et la dignité de la vie, et il avait le malheur de ne pouvoir vivre en guerre avec sa conscience. Telle avait été sa jeunesse troublée.

— Vous me demandez, poursuivit-il avec effusion, pourquoi je vous aime… Je vous aime parce que vous seule avez mis d'accord dans mon coeur deux sentiments qui se l'étaient toujours disputé avec de cruels déchirements, la passion et l'honnêteté… Jamais, avant de vous connaître, je n'avais cédé à l'un de ces sentiments sans être horriblement misérable par l'autre… Ils m'avaient toujours paru inconciliables… Jamais je n'avais cédé à la passion sans remords; jamais je ne lui résistais sans regret… Fort ou faible, j'ai toujours été malheureux et torturé… Vous seule m'avez fait comprendre qu'on pouvait aimer à la fois avec toute l'ardeur et toute la dignité de son âme, et je vous ai choisie, parce que vous êtes aimante et que vous êtes vraie, parce que vous êtes belle et que vous êtes pure, parce que vous êtes le devoir et le charme,… l'amour et le respect,… l'ivresse et la paix… Voilà pourquoi je vous aime… Voilà quelle femme, quel ange vous êtes pour moi Clodilde!

Elle l'écoutait, à demi penchée, aspirant ses paroles, et montrant dans ses yeux une sorte d'étonnement céleste.