Les lettres de Julia à sa mère étaient fréquentes. C'était un vrai journal de voyage, rédigé à la diable, avec une saisissante originalité de style, et où la vivacité des impressions se corrigeait par cette nuance d'ironie hautaine qui était propre à l'auteur. Julia parlait assez brièvement de son mari, dont elle ne disait d'ailleurs que du bien. Il y avait le plus souvent un post-scriptum rapide et bienveillant adressé à M. de Lucan.

M. de Moras était plus sobre de descriptions. Il paraissait ne voir que sa femme en Italie. Il vantait sa beauté, encore accrue, disait-il, au contact de toutes ces merveilles d'art dont elle s'imprégnait; il louait son goût extraordinaire, son intelligence et même son caractère. À cet égard, elle était extrêmement mûrie, et il la trouvait presque trop sage et trop grave pour son âge. Ces détails enchantaient Clodilde, et achevaient de lui mettre dans le coeur une paix qu'elle n'avait jamais eue.

Les lettres du comte n'étaient pas moins rassurantes pour l'avenir que pour le présent. Il ne croyait pas, disait-il, devoir presser Julia au sujet de sa réconciliation avec son beau-père; mais il l'y sentait disposée. Il l'y préparait, au reste, de plus en plus en l'entretenant habituellement de la vieille amitié qui l'unissait à M. de Lucan, de leur vie passée, de leurs voyages, de leurs périls partagés. Non-seulement Julia écoutait ces récits sans révolte, mais souvent elle les provoquait, comme si elle eût regretté ses préventions, et qu'elle eût cherché de bonnes raisons de les oublier:

— Allons, Pylade, parlez-moi d'Oreste! lui disait-elle.

Après avoir passé en Italie toute la saison d'hiver et une partie du printemps, monsieur et madame de Moras visitèrent la Suisse, en annonçant l'intention d'y séjourner jusqu'au milieu de l'été. Monsieur et madame de Lucan eurent la pensée d'aller les rejoindre, et brusquer ainsi un rapprochement qui ne paraissait plus être dès ce moment qu'une affaire de forme. Clodilde s'apprêtait à soumettre ce projet à sa fille, quand elle reçut, par une belle matinée de mai, cette lettre datée de Paris:

"Mère chérie,

"Plus de Suisse! trop de Suisse! Me voilà. Ne te dérange pas. Je sais combien tu te plais à Vastville. Nous irons t'y trouver un de ces matins, et nous reviendrons tous ensemble à l'automne. Je te demande seulement quelques jours pour préparer ici notre future installation.

"Nous sommes au Grand Hôtel. Je n'ai pas voulu descendre chez toi pour toute sorte de raisons, pas davantage chez ma grand'mère, qui me l'a offert toutefois très-gracieusement:

"— Ah! mon Dieu! mes chers enfants,… mais c'est impossible… À l'hôtel!… ce n'est pas convenable! Vous ne pouvez pas rester à l'hôtel! Logez chez moi… Mon Dieu, vous serez très-mal… Vous serez campés… Je ne sais même pas comment je vous nourrirai, car ma cuisinière est dans son lit, et mon imbécile de cocher qui a un loriot sur l'oeil, par parenthèse! Aussi on n'arrive pas comme cela… Vous me tombez là comme deux pots de fleurs! C'est inimaginable! — Vous vous portez bien d'ailleurs, mon ami… Je ne vous le demande pas… Ça se voit de reste… — Et toi, ma belle minette? Mais c'est un astre,… un vrai astre… Cache-toi… Tu me fais mal aux yeux!… Est-ce que vous avez des bagages?.. Enfin, que voulez-vous!… on les mettra dans le salon. Et pour vous, je vous donnerai ma chambre. Je prendrai une femme de ménage et un cocher de remise… Vous ne me gênerez pas du tout, du tout, du tout…

"Bref, nous n'avons pas accepté.