— Qu'y a-t-il donc? dit-il enfin d'une voix basse et émue.
— Rien de sérieux, j'espère, répondit Lucan. Cependant, je suis inquiet… Julia vient de sortir à cheval… Vous l'avez sans doute vue et entendue comme moi, puisque vous êtes debout?
— Oui, dit Moras, qui avait continué de regarder Lucan avec un air d'indicible stupeur; oui, répéta-t-il se remettant avec peine, et je suis vraiment aise, très-aise de vous voir, mon ami.
En prononçant ces simples paroles, la voix de Moras s'embarrassa; un voile humide passa sous ses yeux.
— Où peut-elle aller à cette heure? reprit-il avec sa fermeté d'accent accoutumée.
— Je ne sais;… quelque fantaisie nouvelle, je pense; mais enfin elle m'a paru plus étrange depuis quelque temps, plus sombre, et je suis inquiet. Essayons de la suivre, si vous voulez.
— Allons, mon ami, dit le comte d'un ton froid après une pause d'hésitation bizarre.
Ils sortirent tous deux du château, emportant leurs fusils de chasse pour laisser croire qu'ils allaient, suivant une habitude assez fréquente, tirer des oiseaux de mer. Au moment de prendre une direction, M. de Moras consulta Lucan du regard.
— Je ne vois de danger, dit Lucan, que du côté des falaises;… quelques paroles qui lui ont échappé hier me font craindre que le péril ne soit là; mais avec son cheval elle est forcée de faire un long détour… En traversant les bois, nous y serons avant elle.
Ils s'engagèrent sous la futaie, à l'ouest du château, et y marchèrent en silence d'un pas rapide. Ce chemin les conduisait directement sur le plateau des falaises qu'ils avaient visitées la veille. Les bois poussaient de ce côté une pointe irrégulière dont les arbres touchaient presque au bord même de la falaise. Comme ils approchaient, en accélérant le pas fébrilement, de cette lisière extrême, Lucan s'arrêta tout à coup: