26 septembre.

J'ai eu la satisfaction de trouver dans la bibliothèque du marquis les documents historiques qui me manquaient. Ils proviennent effectivement de l'ancien chartrier de l'abbaye, et offrent à la famille de Malouet, un intérêt particulier. Ce fut un Guillaume Malouet, très-noble homme et chevalier, qui, au milieu du XIIe siècle, du consentement de messieurs ses fils, Hugues, Foulques, Jean et Thomas, restaura l'église et fonda l'abbaye en faveur de l'ordre des bénédictins, pour le salut de son âme et des âmes de ses pères, concédant à la congrégation, entre autres jouissances et redevances, la nue propriété des hommes de l'abbaye, la dîme de tous ses revenus, la moitié de la laine de ses troupeaux, trois charges de cire à toucher chaque année au Mont-Saint-Michel en mer, puis la rivière, les landes, les bois et le moulin, — et molendinum in eodem situ. J'ai eu du plaisir à suivre, dans le mauvais latin du temps, la description de ce paysage familier. Il n'a point changé.

La charte de fondation est de 1145. Des chartes postérieures prouvent que l'abbaye du Rozel était en possession, au XIIIe siècle, d'une sorte de patriarcat sur tous les instituts de l'ordre de saint Benoît qui existaient alors dans la province de Normandie. Il s'y tenait chaque année un chapitre général de l'ordre, présidé par l'abbé du Rozel, et où une dizaine d'autres couvents étaient représentés par leurs plus hauts dignitaires. La discipline, les travaux, le régime temporel et spirituel de tous les bénédictins de la province y étaient contrôlés et réformés avec une sévérité que les procès-verbaux de ces petits conciles attestent dans le plus noble langage. Ces scènes pleines de dignité se passaient dans cette salle capitulaire aujourd'hui honteusement profanée.

Mon abbaye était donc, dans cette grande province, la première d'un ordre illustre, dont le nom seul rappelle ce que le travail a de plus noble et de plus austère. C'est un beau titre, qui explique la magnificence de l'église, et qui doit en préserver les restes. J'ai désormais sous la main les éléments d'un travail intéressant et complet; mais je m'oublie trop souvent dans la lecture de ces anciennes chartes remplies de petits faits caractéristiques, d'incidents et de coutumes empruntés à la vie de chaque jour, et qui me transportent dans le coeur et dans la réalité même des âges écoulés: ces âges vraisemblablement ne valaient pas le nôtre, mais du moins ils en diffèrent, et nous n'en prenons d'ailleurs que ce qui nous plaît. Peut-être aussi, quand nous aimons à nous approprier par l'étude les idées, les émotions, les habitudes même des hommes qui nous ont précédés sur la terre, sentons-nous la douceur d'étendre dans le passé notre vie personnelle, que borne un si court avenir, de remuer dans notre coeur, pendant notre passage d'un jour, les sensations de plusieurs siècles.

A part les archives, cette bibliothèque est fort riche, et cela me détourne. De plus, le tourbillon mondain qui sévit dans le château ne laisse pas de porter quelques atteintes à mon indépendance. Enfin, mes excellents hôtes me reprennent souvent d'une main la liberté qu'ils me donnent de l'autre: comme la plupart des gens du monde, ils ne se font pas une idée très-nette de l'occupation suivie qui mérite le nom de travail, et une heure ou deux de lecture leur paraissent le dernier terme du labeur qu'un homme peut supporter dans sa journée.

— Soyez libre! montez à votre ermitage! travaillez à votre aise! me dit chaque matin M. de Malouet; une heure après, il est à ma porte.

— Eh bien, travaillons-nous?

— Mais oui, je commence.

— Comment! diantre! il y a plus de deux heures que vous y êtes! Vous vous tuez, mon ami. Au surplus, soyez libre!… Ah çà! ma femme est au salon… Quand vous aurez fini, vous irez lui tenir compagnie, n'est-ce pas?

— Oui, certainement.