— Ne vous ai-je pas averti? C'est fort sérieux. Voyez Breuilly! C'est la seule faiblesse de ce galant homme; chacun la respecte ici. Faites de même, je vous en prie.

De la faiblesse de ce galant homme, il résulte que sa femme est vouée dans le monde à une quarantaine perpétuelle. Le caractère belliqueux d'un mari n'est souvent qu'un attrait de plus pour la foudre; mais on hésite à risquer sa vie sans l'apparence d'une compensation possible, et nous avons ici un homme qui vous menace tout au moins d'un éclat public, non-seulement avant moisson, comme on dit, mais même avant les semailles. Cela décourage visiblement les plus entreprenants, et il est fort rare que madame de Breuilly n'ait pas à sa droite et à sa gauche deux places vides, malgré sa grâce nonchalante, malgré ses grands yeux de créole, et en dépit de ses regards plaintifs et suppliants qui semblent toujours dire : "Mon Dieu! personne ne m'induira donc en tentation!"

Tu croirais que l'abandon où vit manifestement la pauvre femme doit être pour son mari un motif de sécurité. Point. Son ingénieuse manie sait y découvrir une cause nouvelle de perplexités.

— Mon ami, disait-il hier à M. de Malouet, tu sais que je ne suis pas plus jaloux qu'un autre; mais, sans être Orosmane, je ne prétends pas être Georges Dandin. Eh bien, une chose m'inquiète, mon ami: as-tu remarqué qu'en apparence personne ne fait la cour à ma femme?

— Parbleu! si c'est là ce qui te préoccupe…

— Sans doute: tu m'avoueras que cela n'est pas naturel. Ma femme est jolie. Pourquoi ne lui fait-on pas la cour comme à une autre? Il y a quelque chose là-dessous.

Heureusement, et au grand avantage de la question sociale, toutes les jeunes femmes qui séjournent et se succèdent au château ne sont point gardées par des dragons de cette taille. Quelques-unes mêmes, et parmi elles deux ou trois Parisiennes en vacances, affichent une liberté d'allures, un amour du plaisir et une exagération d'élégance qui dépassent les bornes de la discrétion. Tu sais que je n'apprécie pas beaucoup cette manière d'être qui répond mal à l'idée que je me fais des devoirs d'une femme, et même d'une femme du monde; mais je me range sans hésiter du parti de ces évaporées; leur conduite me paraît même l'idéal de la splendeur du vrai, quand j'entends ici, le soir, certaines pieuses matrones distiller contre elles, dans des commérages de portières, le venin de la plus basse envie qui puisse gonfler un coeur départemental. Au surplus, il n'est pas toujours nécessaire de quitter Paris pour avoir le vilain spectacle de ces provinciales déchaînées contre ce qu'elle appellent le vice, c'est à savoir la jeunesse, l'élégance, la distinction, le charme, en un mot tout ce que les bonnes dames n'ont plus ou n'ont jamais eu.

Toutefois, quelque dégoût que les chastes mégères m'inspirent pour la vertu qu'elles prétendent soutenir (ô vertu! que de crimes on commet en ton nom!), je suis forcé, à mon vif regret, de m'accorder avec elles sur un point, et de convenir qu'une de leurs victimes au moins donne une apparence de justice à leur réprobation et à leurs calomnies. L'ange même de la bienveillance se voilerait la face devant ce modèle achevé de dissipation, de turbulence, de futilité, et finalement d'extravagance mondaine, qui s'appelle de son nom la comtesse de Palme, et de son surnom — la petite comtesse: surnom assez impropre d'ailleurs, car la dame n'est point petite, mais simplement mince et élancée. Madame de Palme a vingt-cinq ans: elle est veuve; elle demeure l'hiver à Paris chez une soeur, et l'été dans un manoir de Normandie, chez sa tante, madame de Pontbrian. Permets que je me défasse d'abord de la tante.

Cette tante, qui est d'une très-ancienne noblesse, se distingue à première vue par un double mérite, par la ferveur de ses opinions héréditaires et par une dévotion stricte. Ce sont deux titres de recommandation que j'admets pleinement pour mon compte. Tout principe ferme et tout sentiment sincère commandent en ce temps-ci un respect particulier. Malheureusement, madame de Pontbrian me paraît être du nombre de ces grandes dévotes qui sont de fort petites chrétiennes. Elle est de celles qui, réduisant à quelques menues observances, dont elles sont ridiculement fières, tous les devoirs de leur foi religieuse ou politique, prêtent à l'une et à l'autre une mine revêche et haïssable, dont l'effet n'est pas précisément d'attirer des prosélytes. Les pratiques, en toute chose, suffisent à sa conscience: du reste, aucune trace de charité, de bonté, aucune trace surtout d'humilité. Sa généalogie, son assiduité aux églises, et ses pèlerinages annuels auprès d'un illustre exilé (qui probablement se passerait fort de voir ce visage) inspirent à cette fée une si haute idée d'elle-même et un si profond mépris pour son prochain, qu'elle en est véritablement insociable. Elle demeure sans cesse absorbée, avec une physionomie de relique, dans le culte de latrie qu'elle croit se devoir à elle-même. Elle ne daigne parler qu'à Dieu, et il faut que Dieu soit vraiment le bon Dieu s'il l'écoute.

Sous le patronage nominal de cette duègne mystique, la petite comtesse jouit d'une indépendance absolue dont elle use à outrance. Après avoir passé l'hiver à Paris, où elle crève régulièrement deux chevaux et un cocher par mois pour se donner le plaisir de faire un tour de valse chaque soir dans une demi-douzaine de bals différents, madame de Palme sent le besoin de goûter la paix des champs. Elle arrive chez sa tante, elle saute sur un cheval et part au galop. Peu lui importe où elle va, pourvu qu'elle aille. Le plus souvent, elle vient au château de Malouet, où l'excellente maîtresse du logis lui témoigne une prédilection que je ne m'explique pas. Familière avec les hommes, impertinente avec les femmes, la petite comtesse offre une large prise aux hommages les plus indiscrets des uns, à la haine jalouse des autres. Indifférente aux outrages de l'opinion, elle semble respirer volontiers l'encens le plus grossier de la galanterie; mais ce qu'il lui faut avant tout, c'est le bruit, le mouvement, le tourbillon, le plaisir mondain poussé jusqu'à sa fougue la plus extrême et la plus étourdissante; ce qu'il lui faut chaque matin, chaque soir et chaque nuit, c'est une chasse à toute volée qu'elle dirige avec frénésie, un lansquenet d'enfer où elle fasse sauter la banque, un cotillon échevelé qu'elle mène jusqu'à l'aurore. Un seul temps d'arrêt, une minute de repos, de recueillement, de réflexion, — dont elle est d'ailleurs incapable, — la tuerait. Jamais existence ne fut à la fois plus remplie et plus vide, jamais activité plus incessante et plus stérile.