Paul, il se passe quelque chose ici qui ne me plaît pas. Je voudrais avoir ton avis: envoie-le-moi le plus tôt possible.
Jeudi matin, après avoir terminé ma lettre, je descendis pour la remettre au courrier, qui part de bonne heure; puis, comme il ne restait que quelques minutes avant le déjeuner, j'entrai dans le salon, qui était encore désert. Je feuilletais tranquillement une Revue au coin du feu, quand la porte s'ouvrir brusquement: j'entendis le craquement et les froissements d'une robe de soie trop large pour franchir aisément une ouverture d'un mètre, et je vis paraître la petite comtesse: elle avait passé la nuit au château? — Si tu te rappelles le fâcheux dialogue où je m'étais empêtré dans la soirée de la veille, et que madame de Palme avait surpris d'un bout à l'autre, tu comprendras sans peine que cette dame fût la dernière personne du monde avec laquelle il pouvait m'être agréable de me trouver en tête-à-tête ce matin-là.
Je me levai, et je lui adressai une profonde révérence: elle y répondit par une inclination qui, bien que légère, était encore plus que je ne méritais de sa part. Les premiers pas qu'elle fit dans le salon, après m'avoir aperçu, étaient marqués d'une sorte d'hésitation et pour ainsi dire de flottement: c'était l'allure d'une perdrix légèrement touchée dans l'aile et un peu étourdie du coup. Irait-elle au piano, à la fenêtre, à droite, à gauche ou en face? — Il était clair qu'elle l'ignorait elle-même; mais l'indécision n'est point le défaut de ce caractère: elle eut vite pris son parti, et, traversant l'immense salon d'une marche très-ferme, elle se dirigea vers la cheminée, c'est-à-dire vers mon domaine particulier.
Debout devant mon fauteuil et ma Revue à la main, j'attendais l'événement avec une gravité apparente qui cachait mal, je le crains, une assez forte angoisse intérieure. J'avais lieu, en effet, d'appréhender une explication et une scène. En toute circonstance de ce genre, les sentiments naturels à notre coeur et le raffinement qu'y ajoutent l'éducation et l'usage du monde, la liberté absolue de l'attaque et les bornes étroites de la défense permise, donnent aux femmes une supériorité écrasante sur tout homme qui n'est pas un mal-appris ou un amant. Dans la crise spéciale qui me menaçait, la vive conscience de mes torts, le souvenir de la forme presque injurieuse sous laquelle mon offense s'était produite, achevaient de m'interdire toute pensée de résistance; je me voyais livré pieds et poings liés à la vindicte effrayante d'une femme jeune, impérieuse et courroucée. Mon attitude était donc fort pauvre.
Madame de Palme s'arrêta à deux pas de moi, étala sa main droite sur le marbre de la cheminée, et allongea vers la flamme du foyer la pantoufle mordorée qui emprisonnait son pied gauche. Ayant accompli cette installation préalable, elle se tourna vers moi, et, sans m'adresser un seul mot, elle parut jouir de ma contenance, qui, je te le répète, ne valait rien. Je résolus de me rasseoir et de reprendre ma lecture; mais, auparavant, et en guise de transition, je crus devoir dire poliment:
— Vous ne voulez pas cette Revue, madame?
— Merci, monsieur, je ne sais pas lire.
Telle fut la réponse qui me fut aussitôt décochée d'une voix brève. Je fis de la tête et de la main un geste courtois, par lequel je semblais compatir doucement à l'infirmité qui m'était révélée; après quoi, je m'assis. J'étais plus tranquille. J'avais reçu le feu de mon adversaire. L'honneur me paraissait satisfait.
Néanmoins, au bout de quelques minutes de silence, je recommençai à sentir l'embarras de ma situation; j'essayais vainement de m'absorber dans ma lecture; je voyais une foule de petites pantoufles mordorées miroiter sur le papier. Une scène ouverte m'eût décidément semblé préférable à ce voisinage incommode et persistant, à la muette hostilité que trahissaient à mon regard furtif le pied agité de madame de Palme, le cliquetis de ses bagues sur la tablette de marbre et la mobilité palpitante de sa narine. Je poussai donc malgré moi un soupir de soulagement quand la porte, s'ouvrant tout à coup, introduisit sur le théâtre un nouveau personnage que je pouvais considérer comme un allié. C'était une dame, amie d'enfance de lady A…, et qui se nomme madame Durmaître. Elle est veuve et infiniment belle; elle se distingue par un degré de folie moindre au milieu des folles mondaines. A ce titre, et aussi bien en raison de ses charmes supérieurs, elle a conquis dès longtemps l'inimitié de madame de Palme, qui, par allusion aux toilettes sombres de sa rivale, au caractère languissant de sa beauté et à sa conversation un peu élégiaque, se plaît à l'appeler, entre jeunes gens, la veuve du Malabar. Madame Durmaître manque positivement d'esprit; elle a de l'intelligence, un peu de littérature et beaucoup de rêverie. Elle se pique d'un certain art de conversation. Me voyant dépourvu moi-même de tout autre talent de société, elle s'est mis dans la tête que je devais avoir celui-là, et a entrepris de s'en assurer. Il s'en est suivi entre nous un commerce assez assidu et presque cordial; car, si je n'ai pu répondre à toutes ses espérances, j'écoute du moins avec une attention religieuse le petit pathos mélancolique dont elle est coutumière. J'ai l'air de le comprendre, et elle m'en sait gré. La vérité est que je ne me lasse point d'entendre sa voix, qui est une musique, de regarder ses traits, qui sont d'une exquise pureté, et d'admirer ses grands yeux noirs, qu'un rideau de cils épais enveloppe d'une ombre mystique. Quoi qu'il en soit, ne t'inquiète pas: j'ai décidé que la saison d'être aimé, et d'aimer par conséquent, était passée pour moi; or, l'amour est une maladie qu'on n'a point quand on s'attache sincèrement à en réprimer les premières convulsions.
Madame de Palme s'était retournée au bruit de la porte: quand elle reconnut madame Durmaître, un éclair féroce jaillit de son oeil bleu; le hasard lui envoyait une proie. Elle laissa la belle veuve faire quelques pas vers nous avec la lenteur traînante et douloureuse qui caractérise son allure, et, partant d'un éclat de rire: