— Vous n'en êtes pas bien sûr… Convenez, au moins, que je suis une bonne femme…
— Oh! de tout mon soeur, madame!
— Vous avez bien dit cela… Je crois que vous le pensez… Vous n'êtes pas méchant non plus, je crois, et cependant vous l'avez été pour moi, cruellement.
— C'est vrai.
— Quelle espèce d'homme êtes-vous donc? reprit la petite comtesse de sa voix brève et brusque. Je n'y comprends pas grand'chose. A quel titre, en vertu de quoi me méprisez-vous? Je suppose que je sois réellement coupable de toutes les intrigues qu'on me prête: qu'est-ce que cela vous fait? Etes-vous un saint, vous? un réformateur? N'avez-vous jamais eu de maîtresses? Avez-vous plus de vertu que les autres hommes de votre âge et de votre condition? Quel droit avez-vous de me mépriser? Expliquez-moi ça.
— Madame, si j'avais à me reprocher les sentiments que vous me supposez, je vous répondrais que jamais personne, dans votre sexe ni dans le mien, n'a pris sa propre moralité pour règle de son opinion et des jugements sur autrui; on vit comme on peut, et on juge comme on doit: c'est, en particulier, une inconséquence très-ordinaire parmi les hommes, de ne point estimer les faiblesses qu'ils encouragent et dont ils profitent… Mais, pour mon compte, je me tiens sévèrement en garde contre un rigorisme aussi ridicule chez un homme que coupable chez un chrétien… Et quant à cette conversation qu'un hasard déplorable vous a livrée, et où mes expressions, comme il arrive toujours, ont dépassé de beaucoup la mesure de ma pensée, — c'est une offense que je n'effacerai jamais, je le sais; mais je vous l'expliquerai du moins avec franchise. Chacun a ses goûts et sa façon d'entendre la vie en ce monde: nous différons tellement, vous et moi, à cet égard, que j'ai conçu pour vous, et que vous avez conçu pour moi, à vue de pays, une antipathie extrême. Cette disposition, qui, d'un côté du moins, madame, devait se modifier singulièrement sur plus ample informé, m'a entraîné à des mouvements d'humeur et à des vivacités de controverse peu réfléchis: vous avez souffert sans doute, madame, des violences de mon langage, mais beaucoup moins, veuillez le croire, que je n'en devais souffrir moi-même, après en avoir reconnu l'injustice profonde et irréparable.
Cette apologie, plus sincère que lucide, n'obtint point de réponse. Nous achevions, en ce moment, de traverser l'église de l'abbaye, et nous nous trouvâmes, à l'improviste, mêlés aux derniers rangs de la cavalcade. Notre apparition fit courir un sourd murmure dans la foule pressée des chasseurs. Madame de Palme fut entourée aussitôt d'une troupe joyeuse qui parut lui adresser des félicitations sur le gain de sa gageure. Elle les reçut d'une mine indifférente et boudeuse, fouetta son cheval et gagna les avant-postes pour entrer en forêt.
Cependant, M. de Malouet m'avait accueilli avec une affabilité plus marquée encore que de coutume; et, sans faire aucune allusion directe à l'incident qui m'amenait, contre mon gré, à cette fête cynégétique, il n'omit aucune attention pour m'en faire oublier le léger désagrément. Bientôt après, les chiens lancèrent un cerf, et je les suivis avec ardeur, n'étant nullement insensible à l'ivresse de ce divertissement viril, quoiqu'elle ne suffise pas à mon bonheur en ce monde.
La meute se laissa dépister deux ou trois fois, et la journée tourna à l'avantage du cerf. — Nous reprîmes vers quatre heures le chemin du château. Quand nous traversâmes la vallée au retour, la crépuscule dessinait déjà plus nettement sur le ciel la silhouette des arbres et la crête des collines: une ombre mélancolique descendait sur les bois, et un brouillard blanchâtre glaçait l'herbe des prairies, tandis qu'une brume plus épaisse marquait les détours de la petite rivière. Comme je m'absorbais dans la contemplation de cette scène, qui me rappelait des jours meilleurs, je vis, tout à coup, madame de Palme à mes côtés.
— Je crois, après réflexion, me dit-elle avec sa brusquerie accoutumée, que vous méprisez mon ignorance et mon manque d'esprit beaucoup plus que ma prétendue légèreté de moeurs… Vous faites moins de cas de la vertu que de la pensée… Est-ce cela?