Comme je descendais de ma chambre pour le dîner, je rencontrai madame de Malouet dans le vestibule:
— Eh bien, me dit-elle en riant, vous êtes-vous conformé à l'ordonnance?
— Religieusement, madame.
— Vous vous êtes montré subjugué?
— Oui, madame.
— C'est parfait. La voilà tranquille, et vous aussi.
— Ainsi soit-il! dis-je.
La soirée se passa sans autre incident. Je me plus à rendre à madame de Palme quelques petits services qu'elle ne me demandait plus. Elle quitta deux ou trois fois la danse pour m'adresser des plaisanteries bienveillantes qui lui traversaient la cervelle, et, quand je me retirai, elle me suivit jusqu'à la porte d'un regard souriant et cordial.
Je te demande maintenant, ami Paul, de dégager le sens précis et la moralité de cette histoire. Tu jugeras peut-être, et je le désire, qu'une imagination chimérique peut seule donner les proportions d'un événement à cet épisode vulgaire de la vie mondaine; mais, si tu vois dans les faits que je t'ai racontés le moindre germe d'un danger, le moindre élément d'une complication sérieuse, dis-le-moi; je romps les engagements qui me devaient encore retenir ici une dizaine de jours, et je pars.
Je n'aime point madame de Palme; je ne puis ni ne veux l'aimer. Mon opinion sur son compte s'est évidemment transformée; je la regarde désormais comme une bonne petite femme. Sa tête est légère et le sera toujours; sa conduite veut mieux qu'on ne le dit, quoique moins peut-être qu'elle ne le dit de son côté; enfin, son coeur a du poids et du prix. J'ai pour elle de l'amitié, une affection qui a quelque chose de paternel; mais, de moi à elle, rien de plus n'est vraisemblable; l'étendue des cieux nous sépare. La pensée d'être son mari me fait éclater de rire, et, par un sentiment que tu apprécieras, la pensée d'être son amant me fait horreur. — Chez elle, je crois à l'ombre d'un caprice, et pas même à la pénombre d'une passion. Me voilà sur son étagère avec les autres magots, et je pense, comme madame de Malouet, que cela lui suffira. Toutefois, qu'en penses-tu, toi?