— Dois-je vous couper la langue ou les oreilles, jeune Arthur? a repris à demi voix M. de Bévallan en s'avançant vers son interlocuteur et en lui faisant, d'un signe rapide, remarquer ma présence.
On a mis alors sur le tapis, dans un pêle-mêle charmant, tous les chevaux, tous les chiens et toutes les dames du canton. Il serait à désirer, par parenthèse, que les femmes pussent assister secrètement, une fois en leur vie, à une de ces conversations qui se tiennent entre hommes dans la première effusion qui suit un repas copieux: elles y trouveraient la mesure exacte de la délicatesse de nos moeurs et de la confiance qu'elle doit leur inspirer. Au surplus, je ne me pique nullement de pruderie; mais l'entretien dont j'étais le témoin avait le tort grave, à mon avis, de dépasser les limites de la plaisanterie la plus libre: il touchait à tout en passant, outrageait tout gaiement et prenait un caractère très gratuit d'universelle profanation. Or mon éducation, trop incomplète sans doute, m'a laissé dans le coeur un fonds de respect qui me paraît devoir être réservé au milieu des plus vives expansions de la bonne humeur. Cependant nous avons aujourd'hui en France notre jeune Amérique, qui n'est point contente si elle ne blasphème un peu après boire; nous avons d'aimables petits bandits, espoir de l'avenir, qui n'ont eu ni père ni mère, qui n'ont point de patrie, qui n'ont point de Dieu, mais qui paraissent être le produit brut de quelque machine sans entrailles et sans âme qui les a déposés fortuitement sur ce globe pour en être le médiocre ornement.
Bref, M. de Bévallan, qui ne craint point de s'instituer le professeur cynique de ces roués sans barbe, ne m'a pas plu, et je ne pense pas lui avoir plu davantage. J'ai prétexté un peu de fatigue, et j'ai pris congé.
Sur ma requête, le vieil Alain s'est armé d'une lanterne et m'a guidé à travers le parc vers le logis qui m'est destiné. Après quelques minutes de marche, nous avons traversé un pont de bois jeté sur une rivière, et nous nous sommes trouvés devant une porte massive et ogivale, qui est surmontée d'une espèce de beffroi et flanquée de deux tourelles. C'est l'entrée de l'ancien château. Des chênes et des sapins séculaires forment autour de ce débris féodal une enceinte mystérieuse, qui lui donne un air de profonde retraite. C'est dans cette ruine que je dois habiter. Mon appartement, composé de trois chambres très proprement tendues de perse, se prolonge au-dessus de la porte d'une tourelle à l'autre. Ce séjour mélancolique ne laisse pas de me plaire: il convient à ma fortune. A peine délivré du vieil Alain, qui est d'humeur un peu conteuse, je me suis mis à écrire le récit de cette importante journée, m'interrompant par intervalles pour écouter le murmure assez doux de la petite rivière qui coule sous mes fenêtres et le cri de la chouette légendaire qui célèbre dans les bois voisins ses tristes amours.
1er juillet.
Il est temps que j'essaye de démêler le fil de mon existence personnelle et intime qui, depuis deux mois, s'est un peu perdu au milieu des obligations actives de ma charge.
Le lendemain de mon arrivée, après avoir étudié pendant quelques heures dans ma retraite les papiers et les registres du père Hivart, comme on nomme ici mon prédécesseur, j'allai déjeuner au château, où je ne retrouvai plus qu'une faible partie des hôtes de la veille. Madame Laroque, qui a beaucoup vécu à Paris avant que la santé de son beau-père l'eût condamnée à une perpétuelle villégiature, conserve fidèlement dans sa retraite le goût des intérêts élevés, élégants ou frivoles dont le ruisseau de la rue du Bac était le miroir du temps du turban de madame de Staël. Elle paraît en outre avoir visité la plupart des grandes villes de l'Europe, et en a rapporté des préoccupations littéraires qui dépassent la mesure commune de l'érudition et de la curiosité parisiennes. Elle reçoit beaucoup de journaux et de revues, et s'applique à suivre de loin, autant que possible, le mouvement de cette civilisation raffinée dont les musées et les livres frais éclos sont les fleurs et les fruits plus ou moins éphémères. Pendant le déjeuner, on vint à parler d'un opéra nouveau, et madame Laroque adressa sur ce sujet à M. de Bévallan une question à laquelle il ne put répondre, quoiqu'il ait toujours, si on l'en croit, un pied et un oeil sur le boulevard des Italiens. Madame Laroque se rabattit alors sur moi, tout en manifestant par son air de distraction le peu d'espoir qu'elle avait de trouver son homme d'affaires très au courant de celles-là; mais précisément, et malheureusement, ce sont les seules que je connaisse. J'avais entendu en Italie l'opéra qu'on venait de jouer en France pour la première fois. La réserve même de mes réponses éveilla la curiosité de madame Laroque, qui se mit à me presser de questions, et qui daigna bientôt me communiquer elle-même ses impressions, ses souvenirs et ses enthousiasmes de voyage. Bref, nous ne tardâmes pas à parcourir en camarades les théâtres et les galeries les plus célèbres du continent, et notre entretien, quand on quitta la table, était si animé, que mon interlocutrice, pour n'en point rompre le cours, prit mon bras sans y penser. Nous allâmes continuer dans le salon nos sympathiques effusions, madame Laroque oubliant de plus en plus le ton de protection bienveillante qui jusque-là m'avait passablement choqué dans son langage vis-à-vis de moi.
Elle m'avoua que le démon du théâtre la tourmentait à un haut degré, et qu'elle méditait de faire jouer la comédie au château. Elle me demanda des conseils sur l'organisation de ce divertissement. Je lui parlai alors avec quelques détails des scènes particulières que j'avais eu l'occasion de voir à Paris et à Saint-Pétersbourg; puis, ne voulant pas abuser de ma faveur, je me levai brusquement, en déclarant que je prétendais inaugurer sans retard mes fonctions par l'exploration d'une grosse ferme qui est située à deux petites lieues du château. Madame Laroque, à cette déclaration, parut subitement consternée: elle me regarda, s'agita dans ses coussinets, approcha ses mains de son brasero, et me dit enfin à demi voix:
— Ah! qu'est-ce que cela fait? Laissez donc cela, allez.
Et, comme j'insistais: