Bien que M. Desmarets soit établi dans la maison sur le pied d'un Saint-Jean Bouche d'or, à qui l'on souffre la plus grande indépendance de langage, l'apostrophe avait été trop vive pour ne pas causer dans l'assistance un sentiment de malaise qui se traduisit par un silence embarrassé. Madame Laroque le rompit adroitement en demandant à sa fille si huit heures étaient sonnées.

— Non, ma mère, répondit mademoiselle Marguerite, car mademoiselle de Porhoët n'est pas encore arrivée.

La minute d'après, comme le timbre de la pendule se mettait en branle, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Jocelynde de Porhoët-Gaël, donnant le bras au docteur Desmarets, entra dans le salon avec une précision astronomique.

Mademoiselle de Porhoët-Gaël, qui a vu cette année son quatre-vingt-huitième printemps, et qui a l'apparence d'un long roseau conservé dans de la soie, est le dernier rejeton d'une fort noble race dont on croit retrouver les premiers ancêtres parmi les rois fabuleux de la vieille Armorique. Toutefois cette maison ne prend sérieusement pied dans l'histoire qu'au XIIe siècle, en la personne de Juthaël, fils de Conan le Tort, issu de la branche cadette de Bretagne. Quelques gouttes du sang des Porhoët ont coulé dans les veines les plus illustres de France, dans celles des Rohan, des Lusignan, des Penthièvre, et ces grands seigneurs convenaient que ce n'était pas le moins pur de leur sang. Je me souviens qu'étudiant un jour, dans un accès de vanité juvénile, l'histoire des alliances de ma famille, j'y remarquai ce nom bizarre de Porhoët, et que mon père, très érudit en ces matières, me le vanta beaucoup. Mademoiselle de Porhoët, qui reste aujourd'hui seule de son nom, n'a jamais voulu se marier, afin de conserver le plus longtemps possible, dans le firmament de la noblesse française, la constellation de ces syllabes magiques : Porhoët-Gaël.

Le hasard voulut un jour qu'on parlât devant elle des origines de la maison de Bourbon.

— Les Bourbons, dit mademoiselle de Porhoët en plongeant à plusieurs reprises son aiguille à tricoter dans sa perruque blonde, les Bourbons sont de bonne noblesse; mais (prenant soudain un air modeste) il y a mieux!

Il est impossible au reste de ne point s'incliner devant cette vieille fille auguste, qui porte avec une dignité sans égale la triple et lourde majesté de la naissance, de l'âge et du malheur. Un procès déplorable, qu'elle s'obstine à soutenir hors de France depuis une quinzaine d'années, a progressivement réduit sa fortune, déjà très mince; c'est à peine s'il lui reste aujourd'hui un millier de francs de revenu. Cette détresse n'a rien enlevé à sa fierté, rien ajouté à son humeur: elle est gaie, égale, courtoise: elle vit, on ne sait comment, dans sa maisonnette avec une petite servante, et elle trouve encore moyen de faire beaucoup d'aumônes. Madame Laroque et sa fille se sont prises pour leur noble et pauvre voisine d'une passion qui les honore; elle est chez elles l'objet d'un respect attentif, et qui confond madame Aubry. J'ai vu souvent mademoiselle Marguerite quitter la danse la plus animée pour faire le quatrième au whist de mademoiselle de Porhoët: si le whist de mademoiselle de Porhoët (à cinq centimes la fiche) venait à manquer un seul jour, le monde finirait. Je suis moi-même un des partenaires préférés de la vieille demoiselle, et, le soir dont je parle, nous ne tardâmes pas, le curé, le docteur et moi, à nous trouver installés autour de la table de whist, en face et aux côtés de la descendante de Conan le Tort.

Il faut savoir qu'au commencement du dernier siècle un grand-oncle de mademoiselle de Porhoët, qui était attaché à la maison du duc d'Anjou, passa les Pyrénées à la suite du jeune prince devenu Philippe V, et fit en Espagne un établissement qui prospéra. Sa descendance directe paraît s'être éteinte il y a une quinzaine d'années, et mademoiselle de Porhoët, qui n'avait jamais perdu de vue ses parents d'outre-monts, se porta aussitôt héritière de leur fortune, que l'on dit considérable: ses droits lui furent contestés, trop justement, par une des plus vieilles maisons de Castille, alliée à la branche espagnole des Porhoët. De là ce procès que la malheureuse octogénaire poursuit à grands frais, de juridiction en juridiction, avec une persistance qui touche à la manie, dont ses amis s'affligent et dont les indifférents s'amusent. Le docteur Desmarets, malgré le respect qu'il professe pour mademoiselle de Porhoët, ne laisse pas lui-même de prendre parti au nombre des rieurs, d'autant plus qu'il désapprouve formellement l'usage auquel la pauvre femme consacre en imagination son chimérique héritage, — à savoir l'érection, dans la ville voisine, d'une cathédrale du plus beau style flamboyant, qui propagerait jusqu'au fond des siècles futurs le nom de la fondatrice et d'une grande race disparue. Cette cathédrale, rêve enté sur un rêve, est le jouet innocent de cette vieille enfant. Elle en a fait exécuter les plans: elle passe ses jours et quelquefois ses nuits à en méditer les splendeurs, à en changer les dispositions, à y ajouter quelques ornements; elle en parle comme d'un monument déjà bâti en praticable. "J'étais dans la nef de ma cathédrale; j'ai remarqué cette nuit dans l'aile nord de ma cathédrale une chose bien choquante; j'ai modifié la livrée du suisse, et caetera."

— Eh bien, mademoiselle, dit le docteur tandis qu'il battait les cartes, avez-vous travaillé à votre cathédrale depuis hier?

— Mais oui, docteur. Il n'est même venu une idée assez heureuse. J'ai remplacé le mur plein, qui séparait le choeur de la sacristie, par un feuillage en pierre ouvragée, à l'imitation de la chapelle de Clisson, dans l'église de Josselin. C'est beaucoup plus léger.