— Regardez-la donc, cousin, me dit-elle tout bas, ne serait-elle pas digne d'être des nôtres?
Cependant mademoiselle Marguerite, penchée sur la plate-bande et trébuchant à chaque pas dans sa traîne, saluait d'un petit cri d'allégresse chaque fraise qu'elle parvenait à découvrir. Je me tenais près d'elle, étalant dans ma main la feuille de figuier sur laquelle elle déposant de temps en temps une fraise contre deux qu'elle croquait pour se donner patience. Quand la moisson fut suffisante à son gré, nous revînmes en triomphe sous la tonnelle; ce qui restait de fraises fut saupoudré de sucre, puis mangé à belles et très belles dents.
— Ah! que ça m'a fait de bien! dit alors mademoiselle Marguerite en jetant son chapeau sur un banc et en se renversant contre la clôture de charmille. Et maintenant, pour compléter mon bonheur, ma chère demoiselle, vous allez me conter des histoires du temps passé, du temps où vous étiez une belle guerrière.
Mademoiselle de Porhoët, souriante et ravie, ne se fit pas prier davantage pour tirer de sa mémoire les épisodes les plus marquants de ses intrépides chevauchées à la suite des Lescure et des La Rochejaquelin. J'eus en cette occasion une nouvelle preuve de l'élévation d'âme de ma vieille amie, quand je l'entendis rendre hommage en passant à tous les héros de ces guerres gigantesques, sans acception de drapeau. Elle parlait en particulier du général Hoche, dont elle avait été la captive de guerre, avec une admiration presque tendre. Mademoiselle Marguerite prêtait à ces récits une attention passionnée qui m'étonna. Tantôt, à demi ensevelie dans sa niche de charmille et ses longs cils un peu baissés, elle gardait l'immobilité d'une statue; tantôt, l'intérêt devenant plus vif, elle s'accoudait sur la petite table, et, plongeant sa belle main dans les flots de sa chevelure dénouée, elle dardait sur la vieille Vendéenne l'éclair continu de ses grands yeux.
Il faut bien le dire, je compterai toujours parmi les plus douces heures de ma triste vie celles que je passai à contempler sur ce noble visage les reflets d'un ciel radieux mêlés aux impressions d'un coeur vaillant.
Les souvenirs de la conteuse épuisés, mademoiselle Marguerite l'embrassa, et, réveillant Mervyn, qui dormait à ses pieds, elle annonça qu'elle retournait au château. Je ne me fis aucun scrupule de partir en même temps, convaincu que je ne pouvais lui causer aucun embarras. A part en effet l'extrême insignifiance de ma personne et de ma compagnie aux yeux de la riche héritière, le tête-à-tête en général n'a rien de gênant pour elle, sa mère lui ayant donné résolument l'éducation libérale qu'elle a reçue elle-même dans une des colonies britanniques: on sait que la méthode anglaise accorde aux femmes avant le mariage toute l'indépendance dont nous les gratifions sagement le jour où les abus en deviennent irréparables.
Nous sortîmes donc ensemble du jardin; je lui tins l'étrier pendant qu'elle montait à cheval, et nous nous mîmes en marche vers le château. Au bout de quelques pas:
— Mon Dieu! monsieur, me dit-elle, je suis venue là vous déranger fort mal à propos, il me semble. Vous étiez en bonne fortune.
— C'est vrai, mademoiselle; mais, comme j'y étais depuis longtemps, je vous pardonne, et même je vous remercie.
— Vous avez beaucoup d'attentions pour notre pauvre voisine.
Ma mère vous en est très reconnaissante.