— Qu'en savez-vous? dit-elle. Tous les hommes ne sont pas des coureurs de fortunes!

— Ah! est-ce que vous seriez une méchante petite personne, mademoiselle Hélouin? lui dis-je avec beaucoup de calme. Cela étant, j'ai l'honneur de vous saluer.

— Monsieur Maxime! s'écria-t-elle en se précipitant tout à coup pour m'arrêter. Pardonnez-moi! ayez pitié de moi! Hélas! comprenez-moi, je suis si malheureuse! Figurez-vous donc ce que peut être la pensée d'une pauvre créature comme moi, à qui on a eu la cruauté de donner un coeur, une âme, une intelligence… et qui ne peut user de tout cela que pour souffrir… et pour haïr! Quelle est ma vie? quel est mon avenir? Ma vie, c'est le sentiment de ma pauvreté, exalté sans cesse par tous les raffinements du luxe qui m'entoure! Mon avenir, ce sera de regretter, de pleurer un jour amèrement cette vie même, — cette vie d'esclave, tout odieuse qu'elle est!… Vous parlez de ma jeunesse, de mon esprit, de mes talents… Ah! je voudrais n'avoir jamais eu d'autre talent que de casser des pierres sur les routes! Je serais plus heureuse!… Mes talents, j'aurai passé le meilleur temps de la vie à en parer une autre femme, pour qu'elle soit plus belle, plus adorée et plus insolente encore!… Et quand le plus pur de mon sang aura passé dans les veines de cette poupée, elle s'en ira au bras d'un heureux époux prendre sa part des plus belles fêtes de la vie, tandis que moi, seule, vieille, abandonnée, j'irai mourir dans quelque coin avec une pension de femme de chambre… Qu'est-ce que j'ai fait au ciel pour mériter cette destinée-là, voyons? Pourquoi moi plutôt que ces femmes? Est-ce que je ne les vaux pas? Si je suis si mauvaise, c'est que le malheur m'a ulcérée, c'est que l'injustice m'a noirci l'âme… J'étais née comme elles, — plus qu'elles peut-être, — pour être bonne, aimante, charitable… Eh! mon Dieu, les bienfaits coûtent peu quand on est riche, et la bienveillance est facile aux heureux! Si j'étais à leur place, et elles à la mienne, elles me haïraient, — comme je les hais! — On n'aime pas ses maîtres!…. Ah! cela est horrible, ce que je vous dis, n'est-ce pas? Je le sais bien, et c'est ce qui m'achève… Je sens mon abjection, j'en rougis… et je la garde! Hélas! vous allez me mépriser maintenant plus que jamais, monsieur… vous que j'aurais tant aimé si vous l'aviez souffert! vous qui pouviez me rendre tout ce que j'ai perdu, l'espérance, la paix, la bonté, l'estime de moi-même!… Ah! il y a eu un moment où je me suis crue sauvée… où j'ai eu pour la première fois une pensée de bonheur, d'avenir, de fierté… Malheureuse!…

Elle s'était emparée de mes deux mains; elle y plongea sa tête, au milieu de ses longues boucles flottantes, et pleura follement.

— Ma chère enfant, lui dis-je, je comprends mieux que personne les ennuis, les amertumes de votre condition, mais permettez-moi de vous dire que vous y ajoutez beaucoup en nourrissant dans votre coeur les tristes sentiments que vous venez de m'exprimer. Tout ceci est fort laid, je ne vous le cache pas, et vous finirez par mériter toute la rigueur de votre destinée; mais, voyons, votre imagination vous exagère singulièrement cette rigueur. Quant à présent, vous êtes traitée ici, quoi que vous en disiez, sur le pied d'une amie, et, dans l'avenir, je ne vois rien qui empêche que vous ne sortiez de cette maison, vous aussi, au bras d'un heureux époux. Pour moi, je vous serai toute ma vie reconnaissant de votre affection; mais, je veux vous le dire encore une fois pour en finir à jamais avec ce sujet, j'ai des devoirs auxquels j'appartiens, et je ne veux ni ne puis me marier.

Elle me regarda tout à coup.

— Même avec Marguerite? dit-elle.

— Je ne vois pas ce que le nom de mademoiselle Marguerite vient faire ici.

Elle repoussa d'une main ses cheveux, qui inondaient son visage, et tendant l'autre vers moi par un geste de menace:

— Vous l'aimez! dit-elle d'une voix sourde, ou plutôt vous aimez sa dot; mais vous ne l'aurez pas!