M. Laubépin, qui doit repartir demain dès l'aurore, est revenu ce soir m'adresser ses adieux. Après quelques paroles embarrassées de part et d'autre:

— Ah çà! mon cher enfant, m'a-t-il dit, je ne vous interroge pas sur ce qui se passe ici: mais si vous aviez besoin par hasard d'un confident et d'un conseiller, je vous demanderais la préférence.

Je ne pouvais, en effet, m'épancher dans un coeur plus ami, ni plus sûr. J'ai fait au digne vieillard un récit détaillé de toutes les circonstances qui ont marqué, depuis mon arrivée au château, mes relations particulières avec mademoiselle Marguerite. Je lui ai même lu quelques pages de ce journal pour mieux lui préciser l'état de ces relations, et aussi l'état de mon âme. A part enfin le secret que j'avais découvert la veille dans les archives de M. Laroque, je ne lui ai rien caché.

Quand j'ai eu terminé, M. Laubépin, dont le front était devenu très soucieux depuis un moment, a repris la parole:

— Il est inutile de vous dissimuler, mon ami, m'a-t-il dit, qu'en vous envoyant ici, je préméditais de vous unir avec mademoiselle Laroque. Tout a réussi au gré de mes voeux. Vos deux coeurs, qui, selon moi, sont dignes l'un de l'autre, n'ont pu se rapprocher sans s'entendre; mais ce bizarre événement, dont la tour d'Elven a été le théâtre romantique, me déconcerte tout à fait, je vous l'avoue. Que diantre! mon jeune ami, sauter par la fenêtre, au risque de vous casser le cou, c'était, permettez-moi de vous le dire, une démonstration très suffisante de votre désintéressement; il était très superflu de joindre à cette démarche honorable et délicate le serment solennel de ne jamais épouser cette pauvre enfant à moins d'éventualités qu'il est absolument impossible d'espérer. Je me vante d'être homme de ressources, — mais je me reconnais entièrement incapable de vous donner deux cent mille francs de rente ou de les ôter à mademoiselle Laroque!

— Eh bien, monsieur, conseillez-moi. J'ai confiance en vous plus qu'en moi-même, car je sens que la mauvaise fortune, toujours exposée au soupçon, a pu irriter chez moi jusqu'à l'excès les susceptibilités de l'honneur. Parlez. M'engagez-vous à oublier le serment indiscret, mais solennel pourtant, qui en ce moment me sépare seul, je le crois, du bonheur que vous aviez rêvé pour votre fils d'adoption?

M. Laubépin s'est levé; ses épais sourcils se sont abaissés sur ses yeux, il a parcouru la chambre à grands pas pendant quelques minutes; puis, s'arrêtant devant moi et me saisissant la main avec force:

— Jeune homme, m'a-t-il dit, il est vrai, je vous aime comme mon enfant; mais, dût votre coeur se briser, et le mien avec le vôtre, je ne transigerai pas avec mes principes. Il vaut mieux outrepasser l'honneur que de rester en deçà: en matière de serments, tous ceux qui ne nous sont pas demandés sous la pointe du couteau ou à la bouche d'un pistolet, il ne faut pas les faire, ou il faut les tenir. Voilà mon avis.

— C'est aussi le mien. Je partirai demain avec vous.

— Non, Maxime, demeurez encore quelque temps ici… Je ne crois pas aux miracles, mais je crois à Dieu, qui souffre rarement que nous périssions par nos vertus. Donnons un délai à la Providence… Je sais que je vous demande un grand effort de courage, mais je le réclame formellement de votre amitié. Si dans un mois vous n'avez point reçu de mes nouvelles, eh bien, vous partirez.