A minuit, quand tout fut endormi, je dis adieu, un adieu cruel, à ma retraite, à cette vieille tour où j'avais tant souffert, — où j'avais tant aimé! — et je me glissai dans le château par une porte dérobée dont on m'avait confié la clef. Je traversai furtivement, comme un criminel, les galeries vides et sonores, me guidant de mon mieux dans les ténèbres; j'arrivai enfin dans le salon où je l'avais vue pour la première fois. Elle et sa mère l'avaient quitté depuis une heure à peine; leur présence récente s'y trahissait encore par un parfum doux et tiède dont je fus subitement enivré. Je cherchai, je touchai la corbeille où sa main avait replacé, peu d'instants auparavant, sa broderie commencée… Hélas! mon pauvre coeur!
Je tombai à genoux devant la place qu'elle occupe, et là, le front battant contre le marbre, je pleurai, je sanglotai comme un enfant… Dieu! que je l'aimais!
Je profitai des dernières heures de la nuit pour me faire conduire secrètement dans la petite ville voisine, — où j'ai pris ce matin la voiture de Rennes.
Demain soir, je serai à Paris. Pauvreté, solitude, désespoir, — que j'y avais laissés, je vais vous retrouver! — Dernier rêve de jeunesse, — rêve du ciel, adieu!
Paris.
Le lendemain, dans la matinée, comme j'allais me rendre au chemin de fer, une voiture de poste était dans la cour de l'hôtel, et j'en vis descendre le vieil Alain. Son visage s'éclaira quand il m'aperçut.
— Ah! monsieur, quel bonheur! vous n'êtes point parti! voici une lettre pour vous.
Je reconnus l'écriture de Laubépin. Il me disait en deux lignes que mademoiselle de Porhoët était gravement malade, et qu'elle me demandait. Je ne pris que le temps de faire changer les chevaux, et je me jetai dans la chaise, après avoir décidé Alain, non sans peine, à y prendre place en face de moi. Je le pressai alors de questions. Je lui fis répéter la nouvelle qu'il m'apprit, et qui me semblait inconcevable.
Mademoiselle de Porhoët avait reçu la veille, des mains de Laubépin, un pli ministériel qui lui annonçait qu'elle était mise en pleine et entière possession de l'héritage de ses parents d'Espagne.
— Et il paraît, ajoutai Alain, qu'elle le doit à monsieur, qui a découvert dans le colombier de vieux papiers auxquels personne ne songeait, et qui ont prouvé le bon droit de la vieille demoiselle. Je ne sais pas ce qu'il y a de vrai là-dedans; mais, si ça est, dommage, me suis-je dit, que cette respectable personne se soit mis tête ses idées de cathédrale, et qu'elle n'en veuille pas démordre… Car, notez qu'elle y tient plus que jamais, monsieur… D'abord, au reçu de la nouvelle, elle est tombée raide sur le parquet, et on l'a crue morte; mais, une heure après, elle s'est mise à parler sans fin ni trêve de sa cathédrale, du choeur et de la nef, du chapitre et des chanoines, de l'aile nord et l'aile sud, si bien que, pour la calmer, il a fallu lui amener un architecte et des maçons, et mettre sur son lit tous les plans de son maudit édifice. Enfin, après trois heures de conversation là-dessus, elle s'est un peu assoupie; puis, en se réveillant, elle a demandé à voir monsieur… monsieur le marquis (Alain s'inclina en fermant les yeux), et on m'a fait courir après lui. Il paraît qu'elle veut consulter monsieur sur le jubé.