Le général s'était approché, et, frappant sur l'épaule du comte:

—Camors, lui dit-il, vous ne dansez pas comme à l'ordinaire…
Faisons-nous un piquet?

—Volontiers, général.

Et tous deux, traversant deux ou trois salons, gagnèrent le boudoir particulier de la marquise, petite pièce de forme ovale, fort haute, et tendue d'une épaisse soie rouge semée de fleurs noires et blanches. Quoique les portes fussent enlevées, deux lourdes portières isolaient complètement ce réduit de la galerie voisine. C'était là que le général avait coutume de jouer et quelquefois de dormir pendant ses fêtes. Une petite table à jeu était dressée devant un divan. Sauf ce détail, le boudoir conservait son aspect familier de tous les jours, ouvrages de femme commencés, livres, journaux et revues épars sur les meubles.

Après deux ou trois parties, que le général gagna (Camors était distrait):

—Je me reproche, jeune homme, dit M. de Campvallon, de vous enlever si longtemps à ces dames… Je vous rends votre liberté… Je vais jeter les yeux sur les journaux.

—Il n'y a rien de neuf, je crois, dit Camors en se levant.

Il prit lui-même un journal, et s'installa le dos contre la cheminée, se chauffant les pieds tour à tour. Le général, appesanti sur le divan, parcourut le Moniteur de l'Armée, approuva quelques promotions militaires, en blâma d'autres, et peu à peu s'assoupit, la tête penchée sur sa poitrine.

M. de Camors ne lisait pas. Il écoutait vaguement la musique de l'orchestre et rêvait. À travers les harmonies, les rumeurs et les chauds parfums du bal, il suivait par la pensée toutes les évolutions de celle qui en était la maîtresse et la reine: il voyait son pas souple et fier, il entendait sa voix grave et musicale, il respirait son souffle.—Ce jeune homme avait tout usé: l'amour et le plaisir n'avaient plus pour lui ni secrets ni tentations; mais son imagination blasée et vieillie se réveillait tout enflammée devant ce beau marbre vivant et palpitant. Cette beauté pure, sévère et dévorée de feux, le troublait jusqu'au fond des veines. Elle était vraiment pour lui plus qu'une femme, plus qu'une mortelle. Les fables antiques, les déesses amoureuses, les bacchantes enivrées, les voluptés surhumaines, l'inconnu et l'impossible dans le plaisir terrestre,—tout était vrai, réel, possible, à deux pas, sous sa main,—et il n'était séparé de tout cela que par l'ombre importune de ce vieillard endormi!—Mais cette ombre enfin, c'était l'honneur…

Ses yeux, comme perdus dans sa rêverie, étaient fixés devant lui, sur la portière qui faisait face à la cheminée.—Tout à coup cette portière se souleva, presque sans bruit, et la marquise présenta sous les plis de la draperie son jeune front couronné.—Elle embrassa d'un regard l'intérieur du boudoir, et, après une pause, elle laissa retomber doucement la portière, et s'avança directement vers Camors étonné et immobile.—Elle lui prit les deux mains sans parler, le regarda profondément, jeta encore un rapide coup d'œil sur son mari endormi; puis, se dressant un peu sur ses pieds, elle tendit ses lèvres au jeune homme.—Il eut le vertige, oublia tout, se pencha, et lui obéit.