Après avoir résidé quelques semaines à Reuilly, le comte et la comtesse de Camors allèrent s'établir à Paris dans leur hôtel de l'avenue de l'Impératrice. Dès ce moment et pendant les mois qui suivirent, madame de Camors entretint avec sa mère une correspondance active. Nous transcrivons ici quelques-unes de ses lettres, qui feront faire au lecteur une connaissance plus prompte et plus intime avec cette jeune femme.

MADAME DE CAMORS À MADAME DE TÈCLE.

Octobre.

Si je suis heureuse, ma mère chérie? Non… pas heureuse! Seulement, j'ai des ailes; je nage dans le ciel comme un oiseau; je sens du soleil dans ma tête, dans mes yeux, dans mon cœur. Cela m'éblouit, cela m'enivre, cela me fait pleurer des larmes divines! Non! ma tendre mère, ce n'est pas possible, voyez-vous!… quand je pense que je suis sa femme, la femme de celui qui régnait dans ma pauvre petite pensée depuis que j'ai une pensée, de celui que j'aurais choisi entre tous dans l'univers entier; quand je pense que je suis sa femme, que nous sommes liés pour jamais… comme j'aime la vie, comme je vous aime, comme j'aime Dieu!

Le bois et le lac sont à deux pas, comme vous savez. Nous y allons faire une promenade à cheval presque tous les matins, mon mari et moi… je dis bien,—mon mari!… nous y allons donc, mon mari et moi, moi et mon mari! Je ne sais comment cela se fait, mais il fait toujours beau, même quand il pleut comme aujourd'hui; aussi nous voilà rentrés. Je me suis permis de l'interroger tout doucement ce matin, pendant cette promenade, sur certains points de notre histoire qui me restaient obscurs. Pourquoi m'a-t-il épousée, par exemple?

—Parce que vous me plaisiez apparemment, miss Mary.

Il aime à me donner ce nom, qui lui rappelle je ne sais quel épisode de ma sauvage enfance,—sauvage est encore de lui.

—Si je vous plaisais, pourquoi me le laissiez-vous si peu voir?

—Parce que je ne voulais pas vous faire la cour avant d'être bien décidé à me marier.

—Comment ai-je pu vous plaire, n'étant pas belle du tout?