Madame de Tècle communiqua ses réflexions, ses craintes, ses espérances à sa fille, et elle ajouta:

—Ma pauvre enfant, j'ai presque perdu le droit de te donner des conseils; je te dis seulement: Moi, voilà ce que je ferais.

—Eh bien, ma mère, je le ferai, dit la jeune femme.

—Penses-y encore, car la situation que tu vas accepter aura bien des amertumes; mais, entre les amertumes, hélas! nous n'avons que le choix.

À la suite de cet entretien, et huit jours environ après leur arrivée à la campagne, madame de Tècle écrivit à M. de Camors la lettre que l'on va lire et que sa fille approuva:

«Vous avez semblé me dire que vous rendiez à votre femme sa liberté, si elle voulait la reprendre. Elle ne le veut pas, elle ne le peut pas. Elle se doit déjà à l'enfant qui portera votre nom. Il ne dépendra pas d'elle que ce nom ne soit sans tache. Elle vous prie donc de lui garder sa place dans votre maison. Ne craignez d'elle aucun trouble, aucun reproche. Elle et moi, nous savons souffrir sans bruit. Pourtant, je vous en supplie, soyez bon pour elle. Épargnez-la. Veuillez lui laisser encore quelques jours de calme, et puis rappelez-la, ou venez.»

Cette lettre toucha M. de Camors. Si impassible qu'il fût, on peut croire que, depuis le départ de sa femme, il ne jouissait pas d'une parfaite tranquillité d'esprit. L'incertitude est le pire des maux, parce qu'elle les imagine tous. Absolument privé de nouvelles depuis huit jours, il n'y avait pas de catastrophe possible qu'il ne sentît flotter au-dessus de sa tête. Il avait eu le courage hautain de cacher à madame de Campvallon l'événement qui avait éclaté dans sa maison et de lui laisser tout son repos quand lui-même avait perdu le sommeil. C'était par de tels efforts d'énergie et de fierté virile que cet homme étrange se maintenait encore à une certaine hauteur d'estime en face de lui-même.

Le billet de madame de Tècle fut donc pour lui une délivrance. Voici la brève réponse qu'il y fit:

«J'accepte avec reconnaissance et respect ce que vous avez décidé. La résolution de votre fille est généreuse. J'ai encore assez de générosité moi-même pour le comprendre. Je suis pour jamais, que vous le vouliez ou non, son ami et le vôtre.

»CAMORS.»