»Encore deux ou trois arpèges, et j'entre chez mon fils. Je le couche, je l'endors, je le dévore et je reviens. Toujours M. de Camors.—Et puis coup sur coup:

»—Avez-vous des nouvelles de votre mère? Que dit-elle? Avez-vous vu madame Jaubert? Avez-vous vu cette revue?

»Enfin quelqu'un qui veut causer.

»Autrefois j'aurais payé de mon sang une de ces soirées, et on me la donne quand je ne sais plus trop qu'en faire.

»Cependant, je me souviens des conseils de ma mère: je ne veux point décourager cette nuance, je me fais un petit air de fête, j'allume quatre bougies d'extra, j'essaye d'être aimable sans être coquette, car la coquetterie ici serait une honte, n'est-ce pas, ma mère?—Enfin nous bavardons, il chantonne deux airs au piano, j'en joue deux autres, il dessine un petit costume russe pour Robert l'an prochain; puis il me parle politique. Ceci m'enchante. Il m'explique sa situation à la Chambre. Minuit sonne. Je deviens remarquablement silencieuse.—Il se lève:

»—Puis-je vous serrer la main en ami?

»—Mon Dieu, oui!

»—Bonsoir, Marie.

»—Bonsoir.

»Oui, ma mère, je lis dans vos pensées: il y a là un danger; mais vous me l'avez montré, et je crois, d'ailleurs, que je l'aurais aperçu toute seule. Ne craignez donc pas. Je serai heureuse de ses bons mouvements, je les encouragerai de mon mieux; mais je ne me hâterai pas d'y voir un retour sérieux vers le bien et vers moi. Je vois ici dans le monde des accommodements qui me révoltent. Au milieu de mon malheur, je reste pure et fière; mais je tomberais dans le dernier mépris de moi-même, si je m'exposais jamais à être pour M. de Camors l'objet d'une fantaisie. Un homme si déchu ne se relève pas en un jour. Si jamais il revient vraiment à moi, il m'en faudra de bien graves témoignages. Je n'ai pas cessé de l'aimer, et peut-être s'en doute-t-il; mais il apprendra que, si ce triste amour peut briser mon cœur, il ne peut l'abaisser, et je n'ai pas besoin de dire à ma mère que je saurai vivre et mourir bravement dans ma robe de veuve.