Et il se détourna brusquement pour cacher des larmes qui avaient soudain rempli ses yeux.
M. de Camors avait ressenti pendant quelques minutes une vive inquiétude; mais l'adieu amical et attendri du général le rassura pleinement en ce qui le concernait, quoiqu'il demeurât étonné et même affecté de la tristesse émue du vieillard. Chose étrange, s'il y avait un homme au monde auquel il voulût du bien et pour lequel il eût été prêt à se dévouer, c'était celui qu'il outrageait mortellement.
Il avait eu, d'ailleurs, raison de s'inquiéter, et il avait tort de se rassurer, car le général, dans le cours de cette soirée, était informé de la trahison de sa femme, du moins il y était préparé. Seulement, il ignorait encore le nom de son complice, ceux qui l'avaient instruit ayant craint de se heurter contre une incrédulité opiniâtre et absolue, s'ils avaient nommé Camors. Il est probable, en effet, après ce qui s'était passé autrefois, que, si ce nom eût été prononcé de nouveau, le général eût reculé devant ce soupçon comme devant une monstrueuse impossibilité, flétrissante même pour la pensée.
M. de Camors resta au cercle jusqu'à une heure du matin et se rendit de là rue Vaneau. Il s'introduisit dans l'hôtel de Campvallon avec les précautions accoutumées, et, cette fois, nous l'y suivrons.
En traversant le jardin, il leva les yeux vers les fenêtres de la chambre du général et ne vit briller derrière les persiennes que la douce lueur d'une lampe de nuit.—La marquise l'attendait à la porte de son boudoir, qui s'ouvrait sur une rotonde extérieure, élevée de quelques marches au-dessus du sol. Il posa ses lèvres sur la main de la jeune femme, et lui dit ensuite quelques mots de la tristesse préoccupée du général. Elle répondit qu'il était très inquiet de sa santé depuis quelques jours. Cette explication parut naturelle à M. de Camors, et il suivit la marquise à travers les grands salons pleins de silence et de ténèbres.—Elle tenait à la main un bougeoir, dont la faible clarté jetait sur ses traits délicats une pâleur étrange. Quand ils montèrent le large escalier sonore, le froissement de sa robe sur les degrés fut le seul bruit qui trahit sa démarche légère. Elle s'arrêtait de temps à autre, toute frissonnante, comme pour mieux savourer la solennité dramatique qui les entourait; elle renversait un peu sa tête blonde pour regarder Camors; elle lui souriait de son sourire inspiré, posait une main sur son cœur comme pour dire: «J'ai peur!» et reprenait sa marche.
Ils arrivèrent dans sa chambre, dont une lampe éclairait à demi la sombre magnificence, les boiseries sculptées, les lourdes draperies. La flamme du foyer, en s'élevant par intervalles, lançait d'ardents reflets sur deux ou trois tableaux de l'école espagnole qui étaient l'unique décoration de cette pièce sévère et superbe.
La marquise se laissa tomber, comme épuisée de crainte, sur un meuble en forme de divan qui était près de la cheminée: puis elle poussa du pied deux coussins sur lesquels M. de Camors se prosterna à demi devant elle; elle rejeta alors de ses deux mains les boucles épaisses de ses cheveux, et, se penchant sur son amant:
—M'aimez-vous aujourd'hui? dit-elle.
Le souffle pur de sa voix passait encore sur le visage de Camors quand une porte s'ouvrit devant eux: le général entra.
La marquise et M. de Camors furent debout au même instant, et, côte à côte, immobiles, le regardèrent.