Voici ce qui s'était passé. Madame de Camors, pendant son séjour à Paris, était allée, suivant son usage, rendre ses devoirs à sa tante, madame de la Roche-Jugan. Leurs relations avaient toujours été tièdes. Ni leurs caractères ni leurs religions ne s'accordaient; mais madame de Camors se contentait de ne pas aimer sa tante, et madame de la Roche-Jugan haïssait sa nièce. Elle trouva une bonne occasion de le lui prouver, et ne la manqua pas. Elles ne s'étaient pas vues depuis la mort du général. Cet événement, que madame de la Roche-Jugan eût dû se reprocher pour sa large part, l'avait simplement exaspérée. Sa mauvaise action s'était retournée contre elle. La mort subite de M. de Campvallon avait finalement détruit ses dernières espérances, celles qu'elle avait cru pouvoir fonder sur la colère et sur l'abandon du vieillard. Depuis ce temps, elle était sourdement animée contre son neveu et contre la marquise d'une fureur de mégère. Elle avait su par Vautrot que M. de Camors se trouvait dans la chambre de madame de Campvallon la nuit où le général avait succombé. Sur ce fond vrai, elle n'avait pas craint d'élever les plus odieuses suppositions, et Vautrot, déçu comme elle dans sa vengeance et dans ses convoitises, l'y avait aidée. Quelques rumeurs sinistres, échappées apparemment de cette source, avaient même couru à cette époque dans le monde parisien. Camors et madame de Campvallon, soupçonnant qu'ils avaient été trahis une seconde fois par madame de la Roche-Jugan, avaient rompu avec elle, et elle avait pu s'apercevoir, quand elle s'était présentée à la porte de la marquise, qu'elle y était consignée, affront qui avait achevé de l'ulcérer.
Elle était encore en proie à toute la violence de ces sentiments quand elle reçut la visite de madame de Camors. Elle affecta de prendre la mort du général pour texte d'entretien, versa quelques larmes sur son vieil ami, et, saisissant les mains de sa nièce dans un élan, de tendresse:
—Ma pauvre petite, lui dit-elle, c'est aussi sur vous que je pleure… car vous allez être plus malheureuse qu'auparavant… si c'est possible.
—Je ne vous comprends pas, madame, dit froidement la jeune femme.
—Si vous ne me comprenez pas, tant mieux, reprit madame de la
Roche-Jugan avec une nuance d'aigreur.
Puis, après une pause:
—Écoutez, ma chère petite, c'est un devoir de conscience que je remplis, voyez-vous… une honnête créature comme vous méritait un meilleur sort… et votre mère, qui est dupe aussi… Cet homme-là tromperait le bon Dieu! Au nom de ma famille, je sens le besoin de vous demander pardon à toutes deux.
—Je vous répète, madame, que je ne comprends pas.
—Mais c'est impossible, mon enfant! Voyons, il est impossible que, depuis le temps, vous ne soupçonniez rien?
—Je ne soupçonne rien, madame, dit madame de Camors, car je sais tout.