Dans la soirée du jour qui avait été marqué pour M. de Camors par ces deux épisodes intéressants, mademoiselle de Luc d'Estrelles ne descendit pas pour dîner. Elle fit dire qu'elle avait une forte migraine, et qu'elle priait qu'on l'excusât. Ce message fut accueilli par un murmure général et par quelques paroles aigres de madame de la Roche-Jugan, qui semblaient signifier que mademoiselle de Luc d'Estrelles n'était pas dans une situation de fortune à se permettre d'avoir la migraine. Le dîner n'en fut pas moins gai, grâce à madame Bacquière et à madame Van Cuyp, et aussi à leurs deux maris, qui étaient arrivés de Paris ce soir-là pour passer leur dimanche avec elles. Afin de célébrer cette heureuse réunion, ils se mirent tous les quatre à boire du vin de Champagne à flots, tout en parlant argot et en imitant les acteurs;—ce qui fit beaucoup rire les domestiques.
Quand on retourna au salon, madame Bacquière et madame Van Cuyp jugèrent délicieux de prendre les chapeaux de leurs maris, de mettre leurs pieds dedans, et de courir en cet équipage un petit steeple-chase d'un bout du salon à l'autre. Pendant ce temps, madame de la Roche-Jugan touchait le pouls du général et le trouvait extrêmement capricant.
Le lendemain matin, à l'heure du déjeuner, tous les hôtes du général étaient réunis dans ce même salon, à l'exception de mademoiselle d'Estrelles, dont apparemment la migraine se prolongeait. On remarquait aussi l'absence du général, qui était la politesse et l'exactitude mêmes. On commençait à s'en inquiéter, quand les deux battants de la porte s'ouvrirent tout à coup: le général entra, tenant mademoiselle d'Estrelles par la main. La jeune fille avait les yeux fort rouges et le visage fort pâle. Le général était écarlate; il s'avança de quelques pas comme un acteur qui va saluer le public, promena autour de lui des regards foudroyants, et poussa un hem! qui fut répété en écho par les cordes basses du piano.
—Mes chers hôtes et amis, dit-il alors d'une voix tonnante, permettez-moi de vous présenter la marquise de Campvallon d'Arminges!
Une banquise du pôle arctique n'est ni plus silencieuse ni plus froide que ne le fut le salon du général à la suite de cette déclaration.—M. de Campvallon, tenant toujours mademoiselle d'Estrelles par la main, gardait sa position centrale, et continuait de lancer des regards foudroyants sur l'assistance; mais ses yeux commençaient à s'égarer et à rouler convulsivement dans leurs orbites, tant il était étonné lui-même et embarrassé de l'effet qu'il avait produit.
M. de Camors vint à son secours, il lui prit la main et lui dit:
—Recevez tous mes compliments, général… Je suis sincèrement heureux de votre bonheur… et puis cela est digne de vous!
S'approchant ensuite de mademoiselle d'Estrelles, il s'inclina avec une grâce sérieuse et lui serra la main.
Quand il se retourna, il eut la stupeur d'apercevoir sa tante de la Roche-Jugan dans les bras du général. Elle passa de là dans ceux de mademoiselle d'Estrelles, qui craignit un instant, à la violence de ses caresses, qu'elle n'eût l'intention secrète de l'étouffer.
—Général, dit alors madame de la Roche-Jugan d'un ton plaintif, je vous la recommande, n'est-ce pas?… je vous la recommande bien, n'est-ce pas?… c'est ma fille… mon second enfant!… Sigismond, embrassez votre cousine… Vous permettez, général? Ah! on ne connaît vraiment tout son amour pour ces êtres-là que quand on les perd… Je vous la recommande bien, n'est-ce pas, général?