M. de Camors recueillit une partie de ces détails de la bouche du curé de Reuilly, qu'il alla visiter le lendemain, et qu'il trouva étudiant son violoncelle avec ses lunettes d'argent. Malgré son système résolu de mépris universel, le jeune comte ne put s'empêcher de concevoir pour madame de Tècle un vague respect, qui ne nuisit d'ailleurs en rien aux sentiments moins purs qu'il était disposé à lui consacrer. Très décidé, sinon à la séduire, du moins à lui plaire et à s'en faire une alliée, il comprit que l'entreprise n'était pas ordinaire; mais il était brave et il ne craignait pas les difficultés, surtout quand elles se présentaient sous cette forme.
Ses méditations sur ce texte l'occupèrent agréablement le reste de la semaine, pendant qu'il surveillait ses ouvriers et qu'il conférait avec l'architecte. En même temps, ses chevaux, ses livres, ses journaux, ses domestiques, lui arrivaient successivement et achevaient d'écarter l'ennui.
Il avait donc fort bonne mine quand il sauta à bas de son dog-cart le lundi suivant devant la porte de M. Des Rameures et sous les propres yeux de madame de Tècle, qui daigna frapper doucement de sa blanche main l'épaule noire et fumante de Fitz-Aymon (par Black-Prince et Anna-Bell). Camors vit alors pour la première fois le comte de Tècle, qui était un vieillard doux, triste et taciturne. Le curé, le sous-préfet de l'arrondissement et sa femme, le médecin de la famille, le percepteur et l'instituteur complétaient, comme on dit, la liste des convives.
Pendant le dîner, M. de Camors, secrètement excité par le voisinage immédiat de madame de Tècle, s'appliqua à triompher de cette hostilité sourde que la présence d'un étranger ne manque jamais de susciter dans les intimités qu'il dérange. Sa supériorité calme s'établit tout doucement, et se fit même pardonner à force de grâce. Sans montrer une gaieté messéante à son deuil, il eut, à propos de ses premiers embarras de ménage à Reuilly, des pointes de vivacité et des lueurs plaisantes qui déridèrent la gravité de sa voisine. Il interrogea avec bienveillance chacun des convives, parut s'intéresser prodigieusement à leurs affaires, et eut la bonté de les mettre à leur aise. Il eut l'art de fournir à M. Des Rameures l'occasion de quelques citations heureuses. Il lui parla sans affectation des prairies artificielles et des prairies naturelles, des vaches amouillantes et des vaches non amouillantes, des moutons Dishley, et de mille choses enfin qu'il avait apprises le matin dans la Maison rustique du XIXe siècle. Directement il parla peu à madame de Tècle; mais il ne dit pas un seul mot dans tout le cours du repas qui ne lui fût dédié, et, de plus, il avait une manière caressante et chevaleresque de laisser entendre aux femmes, même en leur versant à boire, qu'il était prêt à mourir pour elles.
On le trouva simple et bon enfant, quoiqu'il ne fût ni l'un ni l'autre. Au sortir de table, comme on prenait le frais devant les fenêtres du salon, à la clarté des étoiles:
—Mon cher monsieur, lui dit M. Des Rameures, dont la cordialité naturelle était un peu rehaussée par les fumées de son excellente cave, mon cher monsieur, vous mangez bien, vous parlez mieux, vous buvez sec; je vous proteste, monsieur, que je suis prêt et disposé à vous regarder comme un parfait compagnon et comme un voisin accompli, si vous joignez à tous vos mérites celui d'aimer la musique! Voyons, aimez-vous la musique?
—Passionnément, monsieur.
—Passionnément! bravo! C'est ainsi qu'il faut aimer tout ce qu'on aime, monsieur! Eh bien, j'en suis ravi, car nous formons ici une troupe de mélomanes fanatiques, comme vous vous en apercevrez tout à l'heure… Moi-même, monsieur, je m'escrime volontiers sur le violon… en simple amateur de campagne, monsieur… Orpheus in silvis!… N'allez pas imaginer toutefois, monsieur de Camors, que notre culte pour ce bel art absorbe toutes nos facultés et tous nos instants. Non, monsieur, assurément! Ainsi que vous le verrez encore, si vous voulez bien prendre part quelquefois, comme je l'espère, à nos petites réunions, nous ne dédaignons aucun des objets qui méritent d'occuper des êtres pensants. Nous passons de la musique à la littérature, à la science, à la philosophie même au besoin… mais tout cela, monsieur, je vous prie de le croire, sans pédanterie, sans sortir du ton d'une conversation enjouée et familière… Nous lisons quelquefois des vers, mais nous n'en faisons pas… Nous aimons les temps passés, mais nous rendons justice au nôtre… Nous aimons les anciens, et nous ne craignons pas les modernes; nous ne craignons que ce qui rapetisse l'esprit et ce qui abaisse le cœur, et nous nous exaltons à perte de vue sur tout ce qui nous paraît beau, utile et vrai!… Voilà ce que nous sommes, monsieur. Nous nous appelons nous-mêmes la colonie des enthousiastes, et les malveillants du pays nous appellent l'hôtel de Rambouillet. L'envie, comme vous le savez, monsieur, est une plante qui ne fleurit pas en province; mais ici, par exception, nous avons quelques jaloux; c'est un malheur pour eux, et voilà tout!… Chacun apporte donc ici, mon cher monsieur, le tribut de ses lectures ou de ses réflexions,—son vieux livre de chevet ou son journal du matin;—on cause là-dessus, on commente, on discute, et l'on ne se fâche jamais! La politique même, cette mère de la discorde, n'a pu l'engendrer parmi nous. La chose est étrange monsieur, car les opinions les plus contraires sont représentées dans notre petit cénacle. Moi, je suis légitimiste; voici Durocher, mon médecin et ami, qui est un franc républicain; Hédouin, le percepteur, est parlementaire; M. le sous-préfet est dévoué au gouvernement, comme c'est son devoir; le curé est un peu romain, et moi, je suis gallican, et sic de cæteris! Eh bien, monsieur, nous nous entendons à merveille, et je vais vous dire pourquoi, c'est que nous sommes tous de bonne foi, ce qui est fort rare, monsieur; c'est que toutes les opinions contiennent au fond une portion de vérité, et qu'avec quelques concessions mutuelles tous les honnêtes gens sont bien près d'avoir une seule et même opinion… Enfin, monsieur, que vous dirai-je? c'est l'âge d'or qui règne dans mon salon, ou plutôt dans le salon de ma nièce; car, si vous voulez connaître la divinité qui nous fait ces loisirs, il faut regarder ma nièce! C'est pour lui plaire, monsieur, c'est pour satisfaire à son bon goût, à son bon sens et à sa mesure parfaite en toutes choses que chacun de nous abjure l'excès et la passion qui gâtent les meilleures causes. En un mot, monsieur, c'est l'amour, à proprement parler, qui est notre lien commun et notre commune vertu, car nous sommes tous amoureux de ma nièce… moi d'abord!… Durocher ensuite depuis trente ans… puis M. le sous-préfet, puis tous ces messieurs… et vous aussi, curé!… Allons! allons! vous aussi vous êtes amoureux d'Élise, en tout bien, tout honneur, bien entendu,—comme je le suis moi-même, comme nous le sommes tous, et comme M. de Camors le sera bientôt si ce n'est déjà fait, n'est-ce pas, monsieur de Camors?
M. de Camors déclara avec un sourire de jeune tigre qu'il se sentait beaucoup de propension à ratifier la prophétie de M. Des Rameures; après quoi, on rentra dans le salon. La société s'y était augmentée de quelques habitués des deux sexes, qui étaient venus, les uns en voiture, les autres à pied, de la petite ville voisine ou des campagnes environnantes. M. Des Rameures ne tarda pas à saisir son violon; pendant qu'il l'accordait, mademoiselle Marie, qui était une musicienne consommée, s'assit devant le piano, et sa mère se posta derrière elle, prête à battre la mesure sur son épaule.
—Ceci, monsieur de Camors, dit M. Des Rameures, ne va pas être nouveau pour vous: c'est simplement la sérénade de Schubert, tout bonnement, monsieur; mais nous l'avons un peu arrangée, ou dérangée, à notre façon; vous en jugerez. Ma nièce chante, et nous lui répondons alternativement, le curé et moi!… Arcades ambo!… lui sur sa basse, et moi sur mon stradivarius. Voyons, mon cher curé, commencez… Incipe, Mopse, prior!