À cette déclaration inattendue, madame de Tècle le regarda encore, laissa échapper un faible soupir de soulagement et s'inclina avec gravité.

—Le général de Campvallon, madame, poursuivit le jeune homme, me montre une bonté paternelle. Il a l'intention de se démettre de son mandat en ma faveur; il ne m'a pas caché que l'appui de monsieur votre oncle était indispensable au succès de ma candidature. Je suis donc venu dans ce pays sur l'inspiration du général, avec l'espérance de conquérir cet appui; mais les idées et les sentiments que monsieur votre oncle exprimait hier me paraissaient si directement contraires à mes prétentions, que je me sens véritablement découragé. Bref, madame, dans ma perplexité, j'ai eu la pensée, fort indiscrète sans doute, de m'adresser à votre bonté, et de vous demander un conseil que je suis déterminé à suivre, quel qu'il soit.

—Mais, monsieur… vous m'embarrassez beaucoup, dit la jeune femme, dont le joli visage sombre s'éclaira d'un franc sourire.

—Je n'ai, madame, aucun titre particulier à votre bienveillance… au contraire peut-être… mais enfin je suis un être humain et vous êtes charitable… Eh bien, madame, sincèrement, il s'agit de ma fortune, de mon avenir, de ma destinée tout entière. L'occasion qui se présente ici pour moi d'entrer jeune dans la vie publique est unique; je serais au désespoir de la perdre… Voulez-vous être assez bonne, madame, pour m'obliger?

—Mais comment? dit madame de Tècle. Je ne me mêle pas de politique, moi, monsieur… Qu'est-ce que vous me demandez au juste?

—D'abord, madame, je vous demande, je vous supplie de ne pas me desservir.

—Pourquoi vous desservirais-je?

—Mon Dieu! madame, vous avez plus que personne le droit d'être sévère… Ma jeunesse a été un peu dissipée; ma réputation, à quelques égards, n'est pas très bonne, je le sais; je ne doute pas qu'elle ne soit arrivée jusqu'à vous, et je pourrais craindre qu'elle ne vous eût inspiré quelques préventions.

—Monsieur, nous vivons ici fort retirés… nous ne savons guère ce qui se passe à Paris… Au surplus, cela ne m'empêcherait pas de vous obliger, si j'en connaissais les moyens, car je pense que des travaux sérieux et élevés ne pourraient que modifier heureusement vos occupations ordinaires.

—C'est véritablement une chose délicieuse, se dit à part lui le jeune comte, que de se jouer avec une personne si spirituelle.—Madame, reprit-il avec sa grâce tranquille, je m'associe à vos espérances… mais, puisque vous daignez encourager mon ambition, croyez-vous que je parvienne un jour à triompher des dispositions de monsieur votre oncle?… Vous le connaissez bien… que pourrais-je faire pour me le concilier? Quelle marche dois-je suivre? car je ne puis certainement me passer de son concours, et, si j'y dois renoncer, il faut que je renonce à mes projets.