Mais cette chambre n'était plus celle de madame de la Roche-Jugan. Cette digne femme avait absolument voulu la céder à mademoiselle Charlotte, à laquelle elle témoignait la plus plate déférence depuis qu'elle la voyait fiancée aux sept cent mille francs de rente du général. Mademoiselle d'Estrelles avait accepté cette combinaison avec une indifférence dédaigneuse. Camors, qui l'ignorait, frappa donc innocemment à la porte de mademoiselle d'Estrelles.

N'obtenant point de réponse, il entra avec hésitation, souleva la portière et s'arrêta soudain devant un spectacle étrange. À l'autre extrémité de la pièce et en face de lui était une grande glace de toilette devant laquelle se tenait debout mademoiselle d'Estrelles, qui se trouvait ainsi lui tourner le dos: elle était vêtue ou plutôt drapée d'une sorte de peignoir en cachemire blanc sans manches, qui laissait à nu ses épaules et ses bras; ses cheveux, d'une nuance cendrée, étaient dénoués, flottants, et tombaient comme une nappe soyeuse jusque sur le tapis. Elle était légèrement appuyée d'une main sur la table de toilette, retenant de l'autre sur sa poitrine les plis de son peignoir; elle se regardait dans la glace et pleurait. Ses larmes tombaient goutte à goutte de ses yeux profonds sur son sein blanc et pur, et y glissaient comme les gouttes de rosée qu'on voit ruisseler le matin dans les jardins sur les épaules des nymphes de marbre.—M. de Camors laissa doucement retomber la portière, et se retira aussitôt, emportant toutefois de cette visite fugitive un souvenir éternel.

Il s'informa, et put enfin recevoir les embrassements de sa tante, qui s'était réfugiée dans la chambre de son fils, lequel avait été relégué dans la chambrette occupée en d'autres temps par mademoiselle d'Estrelles.—Madame de la Roche-Jugan, après les premiers épanchements, introduisit son neveu dans le salon où étaient étalées toutes les pompes de la corbeille. Les cachemires, les dentelles, les velours, les soieries précieuses, couvraient les meubles; sur la cheminée, sur les tables, sur les consoles, étincelaient les écrins ouverts.

Pendant que madame de la Roche-Jugan démontrait ces magnificences à
Camors en ayant soin d'évaluer le prix de chacune, mademoiselle
Charlotte, qu'on avait avertie de la présence du jeune comte, entra dans
le salon. Elle avait le front non seulement serein, mais rayonnant.

—Bonjour, mon cousin, dit-elle gaiement en tendant sa main à Camors. Comme c'est gentil à vous d'être venu!… Eh bien, vous voyez comme le général me gâte!

—C'est une corbeille de princesse, mademoiselle.

—Et si vous saviez, Louis, dit madame de la Roche-Jugan, comme tout cela lui sied, chère enfant… On dirait qu'elle est née sur un trône véritablement… Au reste, vous savez qu'elle descend des rois d'Aragon?

—Bonne tante! dit mademoiselle Charlotte en baisant madame de la
Roche-Jugan sur le front.

—Vous savez, Louis, que je veux qu'elle m'appelle sa tante maintenant, reprit la comtesse en affectant ce ton plaintif qui lui paraissait être la plus haute expression de la tendresse humaine.

—Ah! dit Camors.