Cependant, malgré la paisible et rapide succession des jours, ce n'était jamais sans impatience ni sans trouble qu'elle voyait approcher la saison qui rappelait chaque année M. de Camors dans le pays. À mesure que sa fille grandissait, elle se préoccupait davantage de l'impression qu'elle ferait sur l'esprit du comte, et elle sentait plus vivement la solennité de la circonstance. Mademoiselle Marie, qui était, comme nous l'avons déjà suggéré, une fine mouche, n'avait pas manqué de s'apercevoir que sa tendre mère choisissait habituellement l'époque des sessions du conseil général pour lui essayer de nouvelles coiffures. L'année même où nous avions repris notre récit, il s'était passé à cette occasion une petite scène qui avait plu médiocrement à madame de Tècle.—Elle essayait donc à mademoiselle Marie une coiffure nouvelle: mademoiselle Marie, dont les cheveux étaient très beaux et très noirs, avait pourtant dans le nombre quelques mèches folles et rebelles qui désespéraient sa mère; il y en avait une, entre autres, qui s'obstinait, quoi qu'on pût faire, à se rebrousser hors du peigne et des rubans, à s'échapper sur le front et à s'y épanouir en rosaces tapageuses. Madame de Tècle avait fini par trouver—elle s'en flattait du moins—un agencement de rubans qui, sans en avoir l'air, fixait décidément cette boucle récalcitrante.
—Comme cela, je crois vraiment que cela tiendra, dit-elle en soupirant et en s'écartant un peu pour contempler son ouvrage.
—Ne le croyez pas trop, ma mère chérie, dit mademoiselle Marie, qui était rieuse et qui avait dans l'esprit une pointe comique; ne le croyez pas trop… Je vois d'ici ce qui se passera… On sonne… j'accours… ma mèche saute… entrée de M. de Camors… ma mère se trouve mal… Tableau!
—Je voudrais bien savoir ce que M. de Camors vient faire là? dit sèchement madame de Tècle.
Sa fille lui sauta au cou.
—Nothing! dit-elle.
D'autres fois, mademoiselle de Tècle le prenait, en parlant de M. de Camors, sur le ton d'une amère ironie: c'était—le grand homme,—l'illustre personnage,—l'astre voisin,—le phénix des hôtes de ces bois,—ou simplement—le prince!
De tels symptômes avaient une gravité qui n'échappait point à madame de Tècle. En présence du prince, il est vrai, la jeune fille perdait sa belle humeur; mais c'était une autre contrariété. Sa mère la trouvait froide, gauche, silencieuse, trop brève et légèrement caustique dans ses réponses; elle craignait que M. de Camors ne la jugeât mal sur ces apparences.—M. de Camors ne la jugeait ni bien ni mal; mademoiselle de Tècle était pour lui une fillette gentille et insignifiante à laquelle il ne pensait pas une minute par an.
Il y avait à cette époque, dans le monde, une personne qui l'intéressait davantage et plus même qu'il n'eût voulu: c'était la marquise de Campvallon d'Arminges, née de Luc d'Estrelles.—Le général, après avoir fait visiter à sa jeune femme une partie de l'Europe, l'avait installée dans son hôtel de la rue Vaneau, au sein d'une opulence royale. Ils demeuraient à Paris pendant l'hiver et le printemps; mais le mois de juillet les ramenait au château de Campvallon, où ils résidaient en grande pompe jusqu'à la fin de l'automne. Le général invitait chaque année madame de Tècle et sa fille à passer quelques semaines à Campvallon, jugeant fort sensément qu'il ne pouvait donner à sa jeune femme une compagnie meilleure. Madame de Tècle se rendait volontiers à ces invitations, parce qu'elle y trouvait l'occasion de voir de temps en temps l'élite de ce monde parisien dont son respect pour les manies de son oncle l'avait toujours tenue éloignée. Pour son compte, elle s'en souciait peu; mais sa fille, en se trempant dans ce milieu d'une élégance et d'une distinction suprêmes, pouvait y effacer quelques provincialismes de toilette ou de langage, y préciser son goût sur les choses délicates et fugitives de la mode, y gagner enfin quelques grâces de plus. La jeune marquise, qui régnait et rayonnait alors comme un astre pur dans les plus hautes régions de la vie mondaine, voulait bien se prêter aux vues de sa voisine. Elle paraissait porter elle-même à mademoiselle de Tècle une sorte d'intérêt maternel, et joignait souvent ses conseils à son exemple. Elle la parait, l'attifait, la chiffonnait de ses mains magnifiques, et la jeune fille en retour l'aimait, l'admirait et la redoutait.
M. de Camors profitait aussi chaque année de l'hospitalité du général; mais ce n'était jamais aussi souvent ni aussi longtemps que son hôte l'eût désiré. Il était rare qu'il séjournât à Campvallon plus d'une semaine. Depuis le retour de la marquise en France, il avait dû reprendre avec elle et son mari les relations d'un parent et d'un ami; mais, tout en s'efforçant d'y mettre tout le naturel possible, il les entretenait avec une certaine tiédeur qui étonnait le général. Elle n'étonnera pas le lecteur, s'il veut bien se souvenir des raisons secrètes et impérieuses qui justifiaient cette circonspection.