Je ne crus mieux faire, pour me débarrasser de cette lamentable veuve, que de la prier de me laisser ce manuscrit. Je lui promis de le lire et de lui en exprimer mon avis, un jour ou l’autre.

— Plutôt l’autre !… accentuai-je en la reconduisant…

Quand je fus seul, j’eus un instant l’idée de jeter aux ordures ce paquet importun. Pourtant, je le débarrassai du papier goudronné qui le recouvrait, et sur la première page, écrits à l’encre rouge, j’aperçus ces deux mots : Mes mémoires.

Je retournai encore cette page et me mis à lire… mais dès les premières phrases je demeurai stupide… C’était tout simplement admirable… Le reste de la journée, et toute la nuit, je les passai dans la lecture frémissante, angoissante, de ces pages que voici.


Aujourd’hui, je me suis regardé, par hasard, dans une glace. Il y a longtemps que cela ne m’était arrivé, car je fuis tous les miroirs, toutes les surfaces polies et reflétantes où je pourrais, tout d’un coup, me trouver en face de moi-même, car, toujours, j’évite de me voir. Parmi tous les spectacles, le spectacle de ma propre personne est celui qui me dégoûte le plus.

Aujourd’hui, par hasard, je me suis regardé dans une glace. C’était dans la rue, au détour d’une rue, devant une vitrine de magasin… Et je me suis rencontré avec moi-même, je me suis croisé avec moi-même, comme on se rencontre et comme on se croise avec un inconnu !

Ah ! le pauvre visage !… Et qu’il me désole !… Aucun néant, aucune mort, aucune cendre, ne peuvent donner l’idée du pauvre visage que je suis !

Ma peau est jaune, de ce jaune étiolé, de ce jaune malsain, de ce jaune malade qu’ont les plantes enfermées. Pourtant, mes pommettes conservent encore, ici et là, quelques zébrures roses, d’un rose aqueux, ce qui prouve que si faible, si délayé, si délayé qu’il soit, un peu de sang circule en moi. Mes veines ne sont pas encore tout à fait des tuyaux vides… Par exemple, mes yeux sont morts ; aucune flamme n’y parvient ; aucune lueur ne brille, aucun reflet ne glisse sur leurs globes éteints… Ma bouche est si mince, si desséchées sont mes lèvres qu’on dirait que jamais aucune parole ne passa sur elles, aucune parole d’amour, d’espérance ou de haine. Elles sont muettes comme une source tarie, ou plutôt elles sont pareilles à la margelle d’un puits dans lequel il n’y eut jamais d’eau fraîche, dans lequel il n’y eut jamais d’eau… Mes doigts me font pitié, me font horreur. A force de manier de l’or, de compter de l’or, de peser de l’or, à force d’épingler des billets de banque et de ranger des titres dans des coffres de fer, mes doigts ressemblent à des griffes, à des serres d’oiseau de proie, même lorsqu’ils tiennent une fleur !… Et j’ai la face méfiante, le dos courbé, l’allure à la fois indolente et crispée d’un caissier !

D’un caissier !