Et comme je ne répondais pas :
— Mais dis donc quelque chose !… n’importe quoi ! ah misérable !… Il n’a même pas l’air de m’entendre !… Et ne jamais sortir… être toujours en prison, comme une criminelle !… Voyons : depuis que nous sommes mariés, qu’as-tu fait pour moi ?… Que suis-je ici ?… Pas même ta domestique… Quelque chose de moins qu’une chienne !… une domestique, on lui parle… une chienne, on la caresse !… Toi… ah ! toi… mais dis donc un mot… mets-toi en colère… que j’entende ta voix !… Rien ! Rien !…
Alors, elle marchait dans la petite pièce, bousculant les meubles :
— Non… non… ça n’est pas possible de s’ennuyer comme ça !… Je m’ennuie… je m’ennuie… je m’ennuie !… Et je sens qu’à force de m’ennuyer, tu me feras commettre un crime.
Et elle retombait, accablée, sur sa chaise.
Moi, sans remuer ni mes bras, ni mes jambes, ni mes yeux toujours fixés au plafond, je répondais, parfois, d’une voix lente :
— Vous vous ennuyez, Rosalie ?… C’est de votre faute, et non de la mienne. Je n’y puis rien… Moi, je ne m’ennuie jamais, parce que je porte le monde en moi… parce que j’ai tout en moi !… Vous, vous n’avez rien en vous… que vous-même… Il n’est pas étonnant que vous vous ennuyiez !… Mais faites comme je fais… Remontez les siècles et bousculez l’histoire… Appelez à vous l’amour, le rêve, la beauté, le bonheur… Et vous ne vous ennuierez plus !…
Dans ces moments-là, ses contours effacés devenaient durs… elle avait, au coin de la bouche, aux pommettes, sous les paupières, des accents crispés, des angles vifs, des coups de crayon noirs ; et sa peau grise se tachait de plaques rougeâtres… Elle ne disait plus rien, parce qu’elle avait trop de choses à dire, parce que les mots soulevaient sa poitrine plate, s’engageaient pêle-mêle, en troupes désordonnées, dans sa gorge, et fermaient l’orifice de ses lèvres de leurs masses agglutinées… Et elle quittait le salon, en coup de vent, claquait les portes ; et elle s’enfermait dans sa cuisine où, jusqu’à minuit, elle épanchait sa colère et ses rancunes en récurant furieusement ses casseroles… Puis, calmée, elle revenait se coucher près de moi… près de moi qui, sur des draps d’éclatante pourpre, sous des ciels de lit d’or, étreignais mes sublimes amantes, avec des cris de volupté ; et, souvent, jusqu’à l’aube, pauvre petite loque de chair abandonnée, elle pleurait, pleurait, pleurait !… Chose curieuse, rien de tout cela ne m’émouvait… Maintenant, je n’éprouvais plus, en mon cœur, ce sentiment de remords et de triste pitié qui, dans les premiers jours de notre mariage, m’avait, plusieurs fois, porté vers elle !…
Chaque dimanche, nous allions dîner chez les parents de Rosalie. Ils étaient toujours les mêmes, stupides et vulgaires, et il n’y avait chez eux de changé que le salon, où l’enlèvement du piano avait produit un vide… Par amour-propre, sans doute, ma femme n’avait pas voulu confier à son père, ni à sa mère, ce qui se passait chez nous… Ceux-ci la croyaient heureuse, et ils disaient souvent :
— On voit bien que c’est toi qui portes les culottes… D’ailleurs, c’est juste, car ton mari n’est pas un aigle, et tout est ainsi pour le mieux !…