— Tu vois !… me disait Rosalie… comme c’est flatteur de s’entendre dire des choses pareilles par ses parents !… Mais toi, rien ne te fait !…

Nous attendions des heures au bureau de l’omnibus… Oh ! ces visages, dans l’omnibus !… ces visages mornes, tassés et roulant, dans l’omnibus !… Et tout ce que contiennent de vide, tout ce que contiennent de néant tragique, ces yeux, ces yeux, ces yeux !…

On a pu voir à quel genre de créature humaine appartenait ma femme. Je ne veux plus en parler, ni raconter les mille incidents fastidieux et presque toujours les mêmes de notre existence conjugale, s’il m’est permis d’appeler conjugale une existence qui le fut si peu. D’abord, cela m’est pénible, car souvent, du fond de moi-même, il se lève un grand remords ; ensuite, cela me paraît tout à fait inutile. Pourtant, avant de reléguer la figure de ma femme dans l’ombre étanche d’où elle n’aurait jamais dû sortir, je voudrais dire deux mots d’un petit drame qui vint rompre, un instant, la monotonie de notre si pauvre histoire.

Ma belle-mère, qui était, du reste, de vie chétive, tomba malade et mourut.

Elle mourut juste au moment où l’on se décidait à appeler le médecin.

— Ce n’est rien !… disait-elle. C’est une indigestion… J’ai sur l’estomac comme une boule… Ce n’est rien !

A quoi mon beau-père ajoutait, en manière d’explication rassurante :

— Ce sont les haricots de l’autre jour… Moi aussi, je me suis senti tout chose après en avoir mangé… Mais ça n’est rien !

On fit boire beaucoup d’eau de mélisse à la malade et, sur le conseil d’une voisine qui était sage-femme, on lui administra quelques cuillerées d’huile de ricin. Et, comme son état empirait :

— Ça n’est rien !… disait-elle en nous regardant d’un regard un peu effrayé… Ça n’est rien… Je sens que c’est une boule… là… N’est-ce-pas que ça n’est rien ?