— Mais non ! mais non ! s’obstina le beau-père. Et pourquoi un médecin ? Un médecin l’effrayerait… Si elle était si mal que vous le dites, elle le saurait mieux que nous, bien sûr !… Ça n’est rien !…
Quand elle commença de râler, il commença, enfin, de s’inquiéter.
— Je crois, en effet, dit-il, qu’elle ne va pas très bien… Elle a une drôle de mine… C’est curieux, tout de même, comme des haricots qui ne passent pas font du ravage !
Les haricots ne passèrent pas… Ce fut la belle-mère qui passa… Elle passa dans un petit cri rauque, sans convulsions, presque sans remuer… Ses doigts, seuls, grattèrent un peu la toile des draps… C’était fini !
Quand il eut été constaté qu’elle était bien morte, le beau-père s’écria :
— Ah !… par exemple !… C’est trop fort !… C’est trop fort !… Mourir d’une indigestion !… pour des haricots qui ne passent pas ! Ces choses-là n’arrivent qu’à moi !… Pauvre Héloïse !…
Et il s’écroula dans un fauteuil, comme une masse, en proie à une douleur profonde et à un non moins profond étonnement, répétant d’une voix hachée :
— Jamais je ne croirai ça… jamais… je ne croirai ça !… Une indigestion de haricots !… C’est trop fort !… Est-ce que vraiment elle est morte ?… Ça n’est pas possible !…
Dieu sait que la pauvre créature m’était quelque chose de très indifférent… Je ne jouissais même plus de ses ridicules… je ne m’amusais même plus de la caricature humaine qu’elle n’avait cessé d’être durant toute sa vie. Elle avait toujours été pour moi d’une inexistence si totale que, bien des fois, en évoquant sa mort possible, je n’avais éprouvé aucune émotion, de quelque nature que ce fût… Peu m’importait, véritablement, qu’elle fût morte ou vivante, car il me semblait qu’elle était morte depuis des siècles !
Et voilà que, dès qu’elle eut exhalé son dernier souffle, je me sentis pris d’un grand chagrin et d’un grand remords, chagrin de l’avoir perdue, remords de ne l’avoir pas aimée ! Est-ce une chose mystérieuse et stupide que la mort !… Pourquoi l’aurais-je aimée ?… Et pourquoi l’aimais-je, maintenant ?… Son visage immobile et qui était devenu tout petit en se refroidissant, ses yeux fermés, ses mains maigres allongées sur le drap, toute cette chose si insupportablement funèbre, si inexplicablement douloureuse qu’est un cadavre, même un cadavre de chien ou de rat, oui, tout cela qui allait bientôt se diluer, tout cela fit que j’eus le cœur serré, comme si je venais de perdre quelqu’un de très cher et de très beau… Sans savoir pourquoi, sans chercher à raisonner cette impression soudaine, rien que parce qu’elle n’était plus, parce qu’elle ne remuait plus, je découvris, en elle, d’émouvantes vertus et des beautés prodigieuses… Et je pleurai sur elle, je pleurai abondamment… Et, en pleurant sur elle, je pleurai sur moi, qui ne la verrais plus, je pleurai sur ma femme et sur mon beau-père, et sur la voisine qui était venue faire la toilette de la morte, et je pleurai aussi sur la chambre et sur les meubles de la chambre, et sur la vie et sur tout, et sur rien !