— Nous sortirons toujours ensemble.

— Oui ! oui ! oui…

— Ah ! vois-tu, on ne se comprend bien qu’au contact du malheur !

— Aimons-nous… aimons-nous…

Ce furent des serments solennels. Notre douleur s’adoucissait de tant d’extases ! Je trouvais ma femme divinement belle, tant l’amour la transfigurait !…

Deux jours après, je reprenais ma place sur le fauteuil Voltaire du salon ; ma femme reprenait sa place devant le petit bureau en faux bois de rose. Et elle m’injuriait d’une voix plus aigre encore qu’autrefois… Et, plus inerte, plus silencieux, plus lointain que jamais, je ne l’écoutais pas.

Je ne l’écoutais plus !…

Avant de poursuivre mon récit, je voudrais remonter en arrière, dans mon enfance. Je n’ai pas la prétention de penser que ma vie ait quelque intérêt historique ou autre. Et ce n’est pas par orgueil que j’écris ces souvenirs. Mais je crois que toute vie, même celle d’un être anonyme et obscur comme je fus, a toujours, pour celui qui sait lire, un intérêt humain.

Je suis né dans une petite ville de Normandie, sale et triste. Mes parents, qui étaient marchands de bois, ne s’occupèrent pas de mon éducation. Ils m’avaient créé sans joie ; ils m’élevèrent sans amour. Je crois avoir dit qu’au point de vue intellectuel et moral, c’étaient de pauvres diables. Je ne parlerai pas de mon père, qui était un être faible, et sans autorité dans la maison. D’ailleurs, je le vis très peu. Il partait le matin dès l’aube, courant les sentes et les adjudications de bois, et ne rentrait que le soir, souvent fort tard. Je ne connus, pour ainsi dire, que ma mère. Elle ne m’aimait pas ; du moins elle semblait ne pas m’aimer. Elle n’avait jamais pour moi que des paroles aigres ; et des paroles elle passait facilement aux taloches. C’était une petite femme sèche et très nerveuse qui ne pouvait supporter l’agitation d’un enfant. Elle m’obligea au silence et à la solitude. Dès que je faisais mine de parler, elle me fermait la bouche par ces mots prononcés d’une voix coupante : « Un enfant ne doit jamais parler ». De très bonne heure, j’appris à vivre en moi, à parler en moi, à jouer en moi. Et j’avoue que ce ne me fut pas très douloureux. C’est à cette enfance silencieuse que je dois d’avoir acquis cette puissance de pensée intérieure, cette faculté de rêve, qui m’a permis de vivre, et de vivre souvent des vies merveilleuses.

Mon père gagnait péniblement l’existence du ménage. Il ne faisait pas, comme on dit, de très bonnes affaires ; il en faisait même souvent de mauvaises. Et c’était entre ma mère et lui des disputes continuelles, dans lesquelles il s’avouait, tout de suite, vaincu. Quand il rentrait de ses longues courses, transi de froid et la faim au ventre, il commençait par recevoir sur le dos une grêle de reproches, bien avant qu’il eût rien dit.