Et elle fit entrer dans sa chambre M. Narcisse, qui, avant de disparaître derrière la porte, se tournant vers moi, me recommanda.
— Rosa, la rose… Rosæ, de la rose… Apprenez cela par cœur… Faites bien attention !
— Tu entends !… appuya ma mère, dont le regard, un instant adouci par la présence de M. Narcisse, redevint dur et menaçant, en se fixant sur moi…
Je restai seul dans la chambre… Quelles choses importantes M. Narcisse avait-il donc à confier à ma mère ?… Je ne voulus pas y songer… Sans prendre garde aux recommandations de cet étrange professeur, je quittai la table et j’allai vers la fenêtre… Le jour s’était éclairci… De grands nuages bas glissaient, dans le ciel, au-dessus des maisons… Dans la rue, des gens passaient, des gens causaient… Et, sans savoir pourquoi, j’étais triste, triste à mourir…
Je ne veux pas faire un récit détaillé des rapports trop familiers de ma mère avec M. Narcisse. Il serait trop mélancolique pour moi et, peut-être même, gênant pour ceux qui liront ces lignes. On n’aime pas qu’un fils descende trop profondément dans les intimités de ses parents.
La scène que j’ai contée avec beaucoup de réserve, on en conviendra, se reproduisit exactement pareille, durant toute une année, trois fois par semaine. Et je finis par comprendre quel était le véritable caractère des visites de M. Narcisse. Faut-il l’avouer ?… Je n’en souffris pas trop, et même je n’en souffris pas du tout, car je leur dus une tranquillité relative. En somme, ce fut une trêve dans ma vie. Non seulement je n’eus plus à subir les tracasseries journalières et les incessants reproches de ma mère, mais encore je remarquai qu’elle gagnait en beauté physique, comme elle avait gagné en beauté morale. Ses yeux s’étaient adoucis, sa peau, un peu cendreuse, s’était éclairée et colorée, sa démarche, ses gestes, avaient pris, peu à peu, de la souplesse et de la langueur… Elle se montrait plus soignée de sa personne, presque coquette… Et je ressentais de ces changements comme un plaisir… Ce qui me frappa aussi, c’est qu’elle devenait sentimentale et poétique… Bien des fois je fus étonné de la voir qui regardait les choses avec des yeux mouillés… Un soir, je me souviens, nous sortîmes après le dîner, mon père, ma mère et moi… C’était un soir très doux et plein de lune… Nous gagnâmes, hors la ville, les bords de la rivière… Après avoir marché longtemps, ma mère voulut s’asseoir sur le tronc d’un tremble abattu et qui barrait le chemin. L’eau, tout argentée, coulait lentement entre les rives herbues, avec un léger bruit d’harmonica… Une vapeur, bleu et argent, se levait des prairies… et le ciel était couleur de violette pâle… Je vois encore ma mère avec son châle noir, les pieds dans l’herbe, et qui, le menton appuyé aux paumes de ses mains, songeait… Au bout de quelques minutes de silence, elle dit :
— C’est beau tout de même, une belle nuit !…
Mon père répliqua, en haussant les épaules.
— C’est beau !… C’est beau !… Qu’est-ce qu’il y a de beau, dans cette nuit ? C’est humide… Voilà ce que c’est.
— Oh ! toi ! fit ma mère, avec un accent de souverain mépris.