Nous rentrâmes silencieusement chez nous…
Quant à M. Narcisse, il était très bon avec moi et il faisait de son mieux pour me plaire. Naturellement, occupé de ma mère comme il l’était, il n’avait pas le temps de m’instruire sur le latin, mais il m’apportait des livres que je lisais, que je dévorais, et bien qu’ils fussent presque tous d’une grande stupidité, ils développèrent en moi le goût de réfléchir et de penser.
Le jeudi était jour de marché ; mon père ne s’absentait pas ce jour-là, et M. Narcisse n’avait pas de classe. Bien souvent, il venait me chercher et nous allions nous promener tous les deux sur le cours ou dans la campagne. J’en étais arrivé à l’aimer véritablement. C’était un excellent garçon, très timide, très naïf, et très bête. Oui, aujourd’hui, j’ai la sensation qu’il était très bête ; mais, à cette époque, il m’apparaissait comme quelqu’un de très considérable parce qu’il parlait quelquefois de choses que je ne savais pas et que je supposais magnifiques. Le plus souvent, il m’interrogeait sur ma mère, sur ce qu’elle avait fait, sur ce qu’elle avait dit de lui. Et il semblait aussi très préoccupé de l’opinion de mon père à son égard. Mais j’avais beau lui affirmer que mon père n’avait pas plus d’opinion sur lui que sur n’importe qui ou sur n’importe quoi, il ne voulait pas le croire. Et il me répétait toujours :
— Si votre père parle de moi avec méchanceté, il faudra me le dire… Votre père doit être très violent. Quand je le rencontre dans son cabriolet, avec sa peau de chèvre sur le dos, il me fait peur.
Et nous terminions nos promenades en cueillant des bouquets dans les champs, de pauvres bouquets que je rapportais à ma mère, qui m’embrassait pour toutes ces fleurs cueillies par M. Narcisse.
Le dimanche, M. Narcisse dînait chez nous. Sur le désir de ma mère, il m’apprenait à calculer, si bien qu’au bout de peu de temps, surprise de mes aptitudes, elle me confiait en quelque sorte la tenue des livres de la maison. Ah ! ces dimanches, après toute une journée de travail, lorsque, le soir, après dîner, nous étions réunis autour de la table où nous jouions au bog ; où M. Narcisse, qui était très pauvre, n’ayant que son maigre traitement, passait par toutes les transes et par toutes les joies de la perte ou du gain !… Que tout cela m’apparaît mélancolique, aujourd’hui !… Un soir, je me souviens, la guigne s’acharna sur le misérable professeur. Il perdit trois francs, ce qui ne s’était pas encore vu ! Et ces trois francs, c’était mon père qui les avait gagnés… Narcisse ne les possédait pas. Il dut s’excuser.
— Quand on n’a pas le sou, on ne joue pas ! proféra mon père.
Et il s’exprima, en termes presque insultants, sur le compte de M. Narcisse.
Alors ma mère, très pâle, intervint.
— Ce n’est pas à toi de parler ! dit-elle à son mari… Puisque tu acceptes, lâchement, que M. Narcisse dirige l’éducation de notre fils pour rien…