C’est dans cette maison de la rue Princesse que, huit jours après mon installation, il m’arriva la seule aventure dramatique de ma vie, car mon mariage, au fond si tragique, et la mort si irrésistiblement comique de ma belle-mère, je ne les considère pas comme des aventures, mais seulement comme de menus incidents sans importance ou du moins, comme des incidents dont l’importance n’est que pittoresque et anecdotique. Vous comprendrez donc que je mette une certaine coquetterie d’émotion, et même quelque orgueil, à vous en faire le récit…
Une nuit — il pouvait être deux heures du matin — je venais de m’endormir… Je m’endormais très tard, parce que ayant pu me procurer des livres je lisais, je lisais, jusqu’à ce que la fatigue me fît tomber le livre des mains… Je venais de m’endormir, lorsque je fus réveillé en sursaut par un grand cri… Ce cri semblait avoir été poussé dans la chambre de gauche qu’habitait la vieille dame aux tapisseries… Je me dressai sur mon lit, écoutant… A vrai dire, je n’étais pas très étonné… Terrifié ?… oui, peut-être… Mais étonné, non !… Ce qui m’étonnait, c’est que ce qui arrivait là ne fût pas arrivé plus tôt… Qu’était-il donc arrivé ? J’écoutai, le cœur battant… Un second cri plus faible… puis, comme un bruit de lutte… un heurt de meubles… un paquet qu’on traîne… des chaises remuées… des coups sourds… et enfin, une voix, une voix de terreur, que je distinguai nettement… une voix de femme comme étouffée, et criant : « Au secours !… au secours !… » à plusieurs reprises… puis rien !…
Je me levai… A la hâte, je m’habillai dans l’obscurité… Ma peur était telle, à ce moment, que pour rien au monde je n’aurais voulu allumer une bougie…
Dans la chambre voisine, tous les bruits avaient cessé… Et c’était maintenant, dans toute la maison, comme un silence de mort…
Qu’allais-je faire ?… J’hésitai longtemps à prendre un parti… N’avais-je pas été victime d’une hallucination ?… J’écoutai encore… Rien… rien !… Rien que le tic-tac de mon cœur qui battait avec force… Et ce silence me parut plus effrayant que les bruits, que la voix, que les coups sourds !…
— Il faut que je sache !… il faut que je sache !… me dis-je.
J’ouvris la porte, et me trouvai sur le palier. La veilleuse était éteinte… Une ignoble odeur d’huile brûlée me fit broncher, comme un jeune cheval l’odeur d’un cadavre dans la nuit…
Et, perdu dans cette ombre, je me sentais tout tremblant… tout tremblant… tout petit… tout petit !… Ah ! si petit !…
Je n’osais plus, je ne voulais plus, je ne pouvais plus avancer ; la nuit du palier pesait sur moi plus lourde, plus écrasante, qu’une chape de plomb… Et le silence était si profond que j’entendais, réellement, ramper les insectes noirs sur les murs…
Pourtant, le courage ne tarda pas à me revenir ; le désir de savoir ce qui s’était passé là, de connaître la raison de ces cris, de ces appels, de ces chocs sourds, dissipa ou plutôt galvanisa ma terreur… Après tout, j’avais peut-être été victime d’une hallucination… Mais je voulais en avoir le cœur net, comme disait ma mère chaque fois qu’elle se trouvait en présence d’un événement embrouillé, de quelque chose qu’elle ne comprenait pas et dont elle avait l’obsession de la comprendre… Si je mentionne ce souvenir, qui peut paraître puéril ou déplacé en un tel récit, c’est que je me rappelle — comme si je les revivais encore, — que, durant ces tragiques minutes, j’avais, en moi, la hantise de cette phrase stupide et que je me répétais sans cesse, d’une voix intérieure, mais obstinée, ces mots : « Je veux en avoir le cœur net, je veux en avoir le cœur net !… »