— Des vers de toi ?

— Bien sûr !

— Alors, tu es poète ?…

— Regarde ma peau fripée, et le creux de mon ventre, et mes guenilles… Est-ce que je n’ai pas l’air d’être poète ?… Regarde-moi mieux, toi qui habites une maison… Je suis presque aveugle… Une nuit que j’avais dormi, au bord de la Seine, derrière un tas de pierres, je me suis réveillé avec des yeux qui ne voyaient plus !… qui ne voyaient presque plus… C’est peut-être la vingtième fois qu’on m’amène ici !… Car je suis si pauvre, si indiciblement pauvre, que je n’ai même plus le droit de dormir quelque part !… Quand je suis trop fatigué, et que je m’étends sur un banc, ou sous l’arche d’un pont, on me ramasse… Il paraît que j’ai volé quelque chose à la société !…

Il eut un sourire d’une tristesse charmante, et il reprit :

— Aujourd’hui, je passerai devant des juges… Et ils me diront : « Ah ! c’est encore vous !… Nous n’en pouvons plus de vous condamner ». Et ils me renverront… Les prisons ne veulent plus de moi… Elles refusent de me nourrir… Je ne leur fais pas honneur, n’ayant jamais commis de crime !… Qui est-ce qui a tué la vieille femme pour le meurtre de qui tu es ici ?

— Je ne sais pas !… Veux-tu que je te raconte ?

— Je n’y tiens pas… Cela ne m’intéresse point… Il y a tant de vieilles femmes qu’on tue, chaque jour, dans Paris !… Je te demandais cela pour dire quelque chose, et aussi parce que je voudrais que ce fût moi qui l’aie tuée !…

— Toi ! pourquoi, toi ?…

— Parce que j’aurais une maison, une gamelle et, sur le corps, un peu de laine chaude… Je rêve du bagne comme d’un palais… On doit y être bien !… Mais je suis trop lâche !… La vue d’un couteau me fait trembler !… Et je m’évanouis à l’odeur du sang !… Oui ! les assassins et les voleurs sont des hommes heureux… Ils peuvent vivre !… Moi, qui ne puis me résoudre à tuer et à voler, je vais… je vais comme ces chiens perdus, fouillant ci, vautrés là… dans le froid, dans le vent… dans la pluie, dans la nuit !…