— Vous serez demain dans les journaux, peut-être… Si jeune !… Moi, j’ai quarante-quatre ans. Et jamais je n’ai été dans les journaux…

Et la mère, d’une voix étrange, où il y avait du regret, des protestations contre le sort, une rancune sourde contre l’effacement, l’anonymat de son mari, dit aussi :

— Et tu n’as jamais été du jury !…

Il me semble que toutes ces choses sont d’hier. Bien que des années et des années aient passé sur ces vieux souvenirs, je les ai toujours présents à l’esprit. Les brumes de la distance et du temps ne les ont point effacés… Ils restent aussi précis, nets et clairs, que si les visages et les images qui les fixèrent étaient encore devant moi… Et, cependant, j’ai cinquante-huit ans, c’est-à-dire des siècles, cinquante-huit siècles, par la façon dont j’ai vécu… Car je n’ai vécu que par la pensée, ne donnant aux événements extérieurs et aux hommes qui les accomplissent ou qui les font naître, qu’une part minime de mes réflexions… A quelles fins et comment, au milieu de tant de poussières, tout cela que j’ai raconté s’est-il conservé en moi ?… Et pourquoi trouvé-je dans le récit de ces petits faits que j’aurais dû oublier une sorte de joie amère et puissante ?… Je n’en sais trop rien !… C’est peut-être comme un désir de vie qui remonte en moi, du fond de l’exil de moi-même ; c’est peut-être le regret d’avoir tout sacrifié à des rêves intérieurs, et de n’avoir pas compris que, seule, la vie, même avec ses abjections et ses tares, est douée de beauté, puisque c’est dans la vie seule que résident le mouvement et la passion !…

Aujourd’hui, il m’est arrivé une chose curieuse… En revenant de mon bureau, sans doute sous l’influence latente de ces idées, j’ai longuement flâné par les boulevards et par les rues. Je me suis arrêté aux boutiques… et j’ai vu un tas d’objets qui servent aux besoins et aux plaisirs des hommes, et auxquels je ne comprends rien, tant je suis resté confiné aux formes anciennes, et tant j’ai défendu ma porte à ce personnage étrange qui s’appelle le Progrès. Et je me suis promis dorénavant d’étudier ces étalages, où s’étalent, dans une sorte de gloire merveilleuse, toutes les formes de la sensualité !… A la vitrine d’un magasin, je me suis aussi attardé devant des photographies… Il y en avait beaucoup de femmes qui montraient leurs seins, les dents de leurs bouches impures et leurs jambes ; il y en avait d’hommes également, qui sont, paraît-il, des écrivains célèbres et des artistes renommés : physionomies vulgaires, en général, et souvent comiques par la pose étudiée, l’arrangement des cravates et des yeux, la mise en valeur de certains avantages physiques. Parmi toutes ces photographies, entre une danseuse, au geste érotique, et un poète illustre déjà maquillé d’immortalité éphémère, tout à coup, j’ai vu la photographie de mon juge… C’est bien lui, car son nom est écrit au bas du portrait, sur une bande de papier… Bien qu’il soit très vieux, aujourd’hui, c’est à peine si sa physionomie a changé. Il est un peu plus chauve, un peu plus tassé ; ses joues se sont amollies et tombent ; et les poches de ses yeux se sont davantage boursouflées… Mais le regard est exactement le même, ce regard de passant obscur où, jadis, j’avais vainement cherché un reflet d’humanité, un enthousiasme, une passion, ou du crime !… Je vois qu’il est monté en grade, et qu’il occupe une des plus hautes fonctions de la magistrature. Sur combien de têtes d’innocents a-t-il marché, par quel dédale d’obscurs couloirs a-t-il passé… devant quelles puissances a-t-il courbé son échine si souple en face des grands, si raide en face des petits, avant d’avoir atteint ce sommet où plane, maintenant, sa robe rouge !… Il m’est impossible de deviner son histoire dans son regard qui n’exprime rien… Elle fut sans doute infime et banale, comme celle de tous les hommes en place… Car, il s’agit pour tout le monde de conquérir, au prix des plus viles actions, des places toujours meilleures… Pourquoi accabler ce juge d’un crime que tous commettent, et que, moi-même, dans une petite sphère, j’ai commis, comme les autres, et dont je n’ai jamais eu de remords ?…

TABLE DES MATIÈRES

Chez l’illustre écrivain[1]
Une bonne affaire[53]
Un grand écrivain[61]
Littérature[67]
Scène de la vie de famille[75]
La divine enfance[91]
Sentimentalisme[101]
Il est sourd ![109]
La peur de l’âne[119]
Tableau parisien[125]
Les mémoires de mon ami[133]

4705. — Paris. — Imp. Hemmerlé et Cie. (8-19)