Réapparition de Joseph.

Le Valet de chambre. — C’est le bottier de Monsieur… qui vient d’apporter sa note !…

L’illustre Écrivain, stupéfié. — Le bottier de Monsieur !… (Subitement colère.) Qu’il aille au diable !…

VII

Hier, nous étions quelques-uns, réunis à dîner chez l’Illustre Écrivain. Le sujet de la conversation, vous l’imaginez. On ne parla que de l’affaire Dreyfus, car comment parler d’autre chose en ce moment ? Et quel drame dépasse celui-là, en angoisse et en terreur ?… Il n’y avait là que des gens plus ou moins célèbres, et qui font profession de penser : des intellectuels, comme on dit. Aussi, toutes les sottises, toutes les monstrueuses sottises qui furent récitées, je renonce à les raconter. En quelques minutes d’exaltation patriotique, elles eurent vite atteint à la parfaite, à l’inexprimable beauté où, chaque jour, nous les voyons s’élever dans la presse. J’ignore quel sera le résultat de cette tragique et obsédante affaire. Il en est un, pourtant, qui me semble, dès maintenant, acquis : c’est que le journal n’a plus rien à envier à la loge du concierge. Le journaliste a fait tellement sien le potin stupide venimeux et délateur, qu’il en a, à tout jamais, découronné la face symbolique, la face spécialiste du concierge, gardien de notre porte et aussi de notre honneur !… Et il n’a pas fallu moins que le grand cri de conscience poussé par M. Émile Zola, il n’a pas fallu moins que sa noble et forte parole pour que, dans le flot d’imbécile boue qui nous submerge, nous nous reprenions à ne pas complètement désespérer de l’utilité et de la générosité de notre profession !

Or, hier, chez l’Illustre Écrivain, la conversation, d’abord éparpillée parmi tous les convives, qui avaient hâte d’étaler leur bêtise irréductible et de vomir sur la table ce qu’ils avaient mangé, le matin, dans les journaux, se fixa bientôt dans un dialogue entre notre hôte et un jeune poète, qui n’avait pas encore dit un seul mot et qui semblait regarder tous ces gens, autour de lui, avec l’étonnement pitoyable que l’on a devant une assemblée de fous.

— Et vous, dit l’Illustre Écrivain, en s’adressant au jeune poète, vous n’avez encore exprimé aucune opinion ?… Comme tout le monde, vous devez avoir un sentiment… et même une conviction ferme sur ce drame ?… Voyons, que pensez-vous de Dreyfus ?

— Je le crois innocent !… répondit le poète avec une douceur simple.

Il y eut des cris, des protestations indignées. Quand ils furent calmés, un essayiste, normalien, académicien, fort répandu dans les milieux les plus élégants, demanda, non sans ironie :

— Vous avez des tuyaux ?