Germaine. — Mon père ne me dit jamais rien…
Mme Naturel. — Dame !… Tu as aussi une façon de le rabrouer !
Germaine. — Et puis, mon père sait-il jamais, à dix heures, le matin, ce qu’il fera, le soir, à six heures ?
Mme Naturel. — Ça, c’est vrai ! (Un petit silence.) Pourvu, mon Dieu, qu’il ne nous ramène pas cinq ou six personnes, comme l’autre jour… Quand il se met à inviter, il ne s’arrête plus… et toujours des gens qu’on ne connaît pas… Et c’est samedi, aujourd’hui… C’est-à-dire qu’il faudra coucher toutes ces personnes-là… et leur prêter des chemises de nuit… Ah ! quelle affaire ! (Elle soupire.) Et nous avons un tout petit dîner, ce soir, les restes d’hier… (Sur un mouvement de Germaine.) Oui… oui… moque-toi de ces détails de maison… Ah ! tu fais bien de ne pas te marier… Tu aurais un joli ménage. Je ne te donnerais pas deux ans pour être ruinée… Du reste, c’est ce qui te pend au nez, quand nous ne serons plus là… (Germaine rit.) Je ne sais pas pourquoi tu ris… En vérité, il n’y a là rien de risible !…
Germaine. — Veux-tu que je pleure ?
Mme Naturel. — Dame ! ça serait plus convenable ! Et puis, il n’y a pas moyen de parler sérieusement avec toi ! (Un petit silence…) Est-ce ennuyeux que ton père ne m’avertisse jamais quand il ramène quelqu’un ! Ce serait si simple de téléphoner. J’ai beau le lui recommander tous les matins… ah ! oui… C’est comme si je chantais ! Avec tout cela, j’ai bien envie de faire tuer un poulet !
Germaine. — Puisque tu sais que mon père ramène toujours quelqu’un… ce qui serait le plus simple, c’est que tu eusses toujours un dîner prêt…
Mme Naturel. — Tu arranges les choses, toi !… L’on voit bien que tu n’as pas la charge de la maison et que cela ne te coûte rien !… Et si, par hasard, il ne ramenait personne, je serais bien avancée avec mon poulet !… Qu’est-ce que je ferais de mon poulet ? On a beau être riche, ça n’est pas une raison pour gaspiller la nourriture !… Je veux bien faire les choses… mais j’ai l’horreur de la gâcherie !
Germaine. — Il y a des pauvres !
Mme Naturel. — Des pauvres !… Ah bien sûr !… Les pauvres, ce n’est pas ce qui manque ici… Jamais je n’ai vu un pays pour avoir tant de pauvres !… C’est scandaleux !… C’est à ne pas croire !…