— Sans doute… sans doute… Mais profitez de l’occasion… Elle ne se retrouvera peut-être plus jamais… C’est un si bon Père dominicain… Et puis… vous pourrez tout lui dire… tout… tout… Il est sourd !…
Et ma jolie voisine termine ainsi son récit :
— Vous pensez que je ne retournai jamais plus dans ce maudit couvent. Deux ans après, j’étais mariée. Or, le jour de mon mariage, je reçus de la Révérende Mère une lettre qui commençait ainsi : « Ma chère petite protégée… »
Et longtemps, elle rit, comme chante un oiseau sous les branches…
La peur de l’âne.
L’autre jour, un homme conduisant un âne par la bride descendait les Champs-Élysées, à l’heure élégante. L’âne était tout petit, très svelte et joli. Il avait des jambes fines et nerveuses comme celles des chevreuils, des yeux expressifs, spirituels, enjoués et d’une telle douceur que je voudrais en voir de pareils aux visages des humains. Sa robe, lavée, peignée, lustrée, était gris-rose, et une raie d’un noir de velours brillant lui courait, comme un ruban, sur le dos… Je les rencontrai, l’âne et l’homme, juste en face de la grande trouée que forment les nouveaux Palais. A cet endroit, l’avenue est toujours fort encombrée par les voitures, et la circulation des piétons très difficile, surtout à cause des braves sergents de ville à qui est dévolu ce privilège de rendre impossible toute espèce de circulation dans Paris… Ce jour-là, l’encombrement était extrême, et, de plus, le pavé de bois, glissant, glissant… Le petit âne marchait péniblement, en rechignant, au milieu des voitures et des promeneurs, obligé qu’il était de se garer, à tout instant, des unes et des autres… Et il glissait sur ses sabots mal ferrés… En dépit de son agilité, il manquait de tomber à chaque pas.
— Allons ! fais donc attention ! dit l’homme, qui lui parlait comme à une personne, mais très doucement, presque en camarade… Tu ne tiens pas debout !… On va se moquer de toi, bien sûr… Tu as l’air d’un petit âne pochard !…
L’âne secoua ses oreilles, qu’il avait très longues, pour exprimer un mécontentement, et une protestation… Et il regarda son maître et son regard sembla dire :
— Pourquoi aussi me conduis-tu dans cette avenue fourmillante et bruyante que tu sais dangereuse aux petits ânes ? Et pourquoi mes fers ne tiennent-ils pas le pavé ? C’est de ta faute. Tu aurais mieux fait de prendre par le détour des rues… D’ailleurs, j’ignore où tu me conduis, et j’aime savoir ce que je fais…
— Allons !… ne bavarde pas… et viens !… Pour un petit âne souple et léger comme tu es, descendre les Champs-Élysées, ce n’est pas une affaire… Et puis cette avenue est très chic… J’ai voulu que tu voies le beau monde !…