Quelques promeneurs s’étaient arrêtés. Malgré les voitures, une foule, bientôt, se forma autour de l’homme et de l’âne. L’homme était humilié, l’âne était ironique… Et la foule s’amusait de l’âne et de l’homme…

— Ah ! nom d’un chien ! cria l’homme… je te dis que tu vas marcher !…

Il allait peut-être le battre, quand l’âne, brusquement, fléchit le genou et se laissa tomber, comme un petit âne mort sur le pavé… La foule applaudit… Quelques voix crièrent :

— Bravo, l’âne ! bravo, le petit âne !…

L’homme comprit qu’il ne tirerait rien de son petit âne par la violence. Il se mit à lui dire des paroles gentilles, le caressa sur l’échine, sur le col… lui souleva la tête :

— Allons, petit âne… relève-toi… Ne sois pas méchant… C’est très vilain, ce que tu fais là… Et tu me mets dans une situation déplorable… Tu vois… à cause de ton entêtement, tout le monde se moque de moi, à présent… Tu me rends ridicule, moi qui ne t’ai jamais battu… Relève-toi tout seul, comme un petit homme… voyons ! je t’en prie !

L’âne était étendu tout de son long, le col allongé, les jambes droites, confortablement, comme sur une bonne litière. A chaque objurgation de son maître, il faisait de menus mouvements de tête, et des regards malins passaient entre ses paupières mi-fermées, et tout cela voulait dire clairement ceci :

— Non… je ne me relèverai pas… Je suis bien mieux ainsi, et c’est toi qui l’as voulu, après tout… Pourquoi me relèverais-je ? puisque je ne peux pas marcher sur ce maudit pavé, pire que du verglas… Dieu ! que tous ces gens sont laids et ridicules qui me regardent !… Mais je suis heureux de les voir tels, car ils renforcent mon mépris pour les hommes et pour leurs curiosités stupides… J’attendrai donc ici, avec tranquillité, que tu sois raisonnable et que les choses aient changé…

La foule devenait de plus en plus amusée. Elle prenait parti pour le petit âne contre l’homme, car c’était, exceptionnellement, une bonne foule, qu’animait l’esprit de justice… Et cela enrageait un peu l’homme, et cela le blessait dans son lourd amour-propre d’homme, vaincu par l’esprit d’une petite bête…

Il se pencha sur l’âne, essaya de le prendre à bras-le-corps, de le soulever, de le remettre sur ses jambes. Mais l’âne opposait une inertie incoercible à tous les efforts de l’homme. L’âne était, dans les maladroites étreintes de l’homme, aussi mol et fuyant, aussi inconsistant qu’un chiffon ou qu’une poignée d’étoupe… Dès qu’il se sentait un peu soulevé de terre, alors, tous les muscles détendus, toutes les articulations désunies, tous les membres ballants, il se laissait retomber comme une masse, comme un paquet de matière inerte… aux applaudissements de la bonne foule, qui clamait :