Je sais des gens qui ont le don d'écrire, en marge de leurs guides, au jour le jour, leurs émotions de voyage, ou ce qu'ils croient être leurs émotions; qui vont, de salle en salle, dans les musées, un stylographe d'une main, un carnet de l'autre, le Bædecker en poche, les yeux ailleurs et l'esprit nulle part; qui font arrêter la voiture devant une ruine historique, un point de vue recommandé, l'emplacement d'un ancien champ de bataille, pour enregistrer aussitôt une «idée et sensation», qui n'est le plus souvent que la réminiscence d'une lecture de la veille; qui ne s'endorment jamais sans avoir inscrit scrupuleusement le compte détaillé de leurs enthousiasmes, en même temps que de leurs dépenses.

Par exemple, ceci, que j'ai lu sur un carnet oublié par un touriste dans une chambre d'hôtel:

«Visité le château de Chambord (voir description dans Bædecker...). On ne bâtit plus comme ça... Oublié les hontes du présent (Combes, Pelletan, Jaurès, Hervé)... Vécu toute la journée parmi les nobles gloires du passé... (François Ier, Diane de Poitiers, duchesse d'Étampes)... Me sens consolé, et meilleur... (à développer)... Donné deux francs au gardien, ce que ma femme trouve excessif... Acheté pour douze sous de cartes postales illustrées (montrer combien ces cartes postales grèvent aujourd'hui le budget d'un voyage).»

Ces gens-là, je les vénère. Peut-être connaissent-ils des joies supérieures que j'ignore. Mais je tiens à les ignorer, me contentant des miennes, dont je ne sais pas d'ailleurs si ce sont des joies.


J'écrirai donc ceci au hasard de mes souvenirs et de mes rêves, sans trop distinguer entre eux. Vous y verrez souvent, j'imagine, des contradictions qui choqueront votre âme délicate et ordonnée, exaspéreront votre esprit, si plein de forte logique... Qu'y faire? C'est que je suis homme, comme tout le monde, et que rien des infirmités, des incohérences, des erreurs humaines, ne m'est étranger. De même que tous mes semblables,—qui se vantent, avec un si comique orgueil, de n'être que cœur, cerveau, et tout ailes,—j'ai un estomac, un foie, des nerfs, par conséquent des digestions, des mélancolies et des rhumatismes, sur lesquels le soleil et la pluie, le plaisir et la peine exercent des influences ennemies. Ce que M. Paul Bourget appelle des «états de l'esprit», ce n'est jamais que des «états de la matière», qui affectent diversement notre sensibilité morale, notre imagination, le mouvement et la direction de nos idées, comme les météores, qui passent sur la mer, en changent, mille fois par jour, la coloration et le rythme. Selon que mes organes fonctionnent bien ou mal, il m'arrive de détester, aujourd'hui, ce que j'aimais hier, et d'aimer le lendemain, ce que, la veille, j'ai le plus violemment détesté. Loin de m'en plaindre, je m'en réjouis, car c'est cela qui donne à la vie son intérêt innombrable... «Il y a quelque chose que je préfère à la beauté, c'est le changement», écrit Ernest Renan, à moins que ce ne soit M. Maurice Barrès.

Enfin, je tâcherai de suivre, en toutes choses, le conseil de ce Boileau, si sottement calomnié, et qui veut qu'un beau désordre soit un effet de l'art.

Comme il doit être content, aujourd'hui, ce Boileau!