Mais, enfin, il faut bien le dire, une forme s'établit, surtout en France, qui a ce qu'il convient pour nous satisfaire.
Si je suis sensible, par exemple, à la belle ligne, à la belle courbe, si pleine, si modelée, si parfaitement harmonieuse du capot de la Charron, c'est qu'il enferme toute la machine et lui applique son épiderme exact. Je ne le suis pas moins à l'agencement du moteur, à l'enroulement étudié des volutes de cuivre, au quadruple embranchement de l'admission si pratiquement mécanique et si joliment ornemental, à tout le dispositif assemblant les métaux les plus propres à leur objet, à la distribution anatomique des pièces qui, non seulement, fait vivre le moteur et captive sa fougue, mais encore lui donne une beauté véritable.
Oui, une beauté, cher monsieur Mauclair de la Lune...
S'il y a une beauté des êtres et des objets qui soit n'importe quoi d'autre que le fait de répondre pleinement, exclusivement, à leur destin ou à leur emploi... alors, monsieur Mauclair, je suis comme vous, je ne sais pas ce que c'est que la beauté.
L'esthétique des objets d'art est infiniment plus mystérieuse et, par conséquent, infiniment plus confuse... Mais c'est le propre de toute magie qu'il lui faille un grimoire.
Entre les machines que la sensibilité, que l'imagination de l'homme a créées pour s'affranchir de ses mille servitudes et se rapprocher de l'élément, c'est donc la barque et l'auto que je préfère.
Emporté par l'une ou par l'autre, je goûte la même volupté cosmique; la même ivresse m'exalte... À leur bord, je suis au bord de l'espace. Chaque tour de roue, comme chaque coup de l'hélice, ou le simple effort de la voile, sous la poussée du vent, multiplie à l'infini les circonférences d'air ou d'eau, concentriques à mon regard, avec sa portée pour rayon, et leur addition vertigineuse fait ma notion de l'espace mouvant.. Alors, peu à peu, j'ai conscience que je suis moi-même un peu de cet espace, un peu de ce vertige... Orgueilleusement, joyeusement, je sens que je suis une parcelle animée de cette eau, de cet air, une particule de cette force motrice qui fait battre tous les organes, tendre et détendre tous les ressorts, tourner tous les rouages de cette inconcevable usine: l'univers... Oui, je sens que je suis, pour tout dire d'un mot formidable: un atome... un atome en travail de vie...
Il m'enchante que les formes de l'auto et de la barque s'apparentent; que le vent coupe, en marche, les mots toujours si inutiles, comme la mer impose le silence; que marin et chauffeur n'aient pas en commun que le goût de se taire, qu'il leur faille encore, à l'un, au volant de sa machine, comme à l'autre, à la barre de son navire, le même esprit de décision rapide devant l'obstacle soudain qui se dresse, la même froide tranquillité devant la mort. Et il me plaît que, dans leurs yeux, l'observation continue des espaces approfondisse la même qualité de couleur, aiguise la même sûreté de vision...