Quand vous franchissez les gorges de la Romanche, et que vous apercevez, tapie sur le bord du torrent, au fond d'un abîme de roches, cette toute petite usine qui a capté la chute d'eau, qui l'a transformée en énergie motrice, en lumière, en source infinie de travail qu'elle distribue par des réseaux de fils de cuivre, à travers tout un vaste pays, est-ce que vous n'éprouvez pas une émotion autrement poignante, est-ce que vous ne sentez pas une poésie autrement grandiose que devant quelques pierres effritées?

Mais non, la poésie nous tient et nous tiendra encore longtemps, car elle fait partie des éléments qui constituent notre race latine et catholique. Et voyez. Dès qu'il s'agit de jeter bas un pâté de vieilles maisons pourries, de mettre la pioche dans des ruelles emplies de l'ordure des siècles, pour y faire pénétrer l'air, la lumière, la santé, alors ce ne sont que protestations, cris, fureurs. Des sociétés de protection artistique, historique, se forment, des commissions bourdonnent et travaillent, les journaux se livrent aux propagandes les plus folles, s'excitent l'un l'autre, le radical, le socialiste, le royaliste, à préserver, contre ce qu'ils appellent un acte de vandalisme, ce qu'ils appellent aussi les trésors de notre patrimoine national. Finalement, l'administration recule devant le danger électoral qu'il y a toujours, en France, à tenter d'accomplir une œuvre d'assainissement. Pour honorer la poésie, l'art et l'histoire, elle conservera ces redoutables foyers d'infection. Elle fera mieux: elle nommera, pour les conserver, un conservateur.

Ah! je me demande souvent, malgré toute mon admiration pour la splendeur de son verbe, si Victor Hugo ne fut point un grand Crime social? N'est-il pas, à lui seul, toute la poésie? N'a-t-il pas gravé tous nos préjugés, toutes nos routines, toutes nos superstitions, toutes nos erreurs, toutes nos sottises, dans le marbre indestructible de ses vers?


Je ne vous mènerai donc point dans le vieil Anvers, pas même au Musée Plantin, où nous laisserons ces ribambelles d'Anglais parcourir interminablement les interminables galeries, en écoutant le gardien raconter la vie et les travaux de cet imprimeur fameux, comme ils écoutèrent le guide qui leur fit compter, sur les doigts, les échos non moins fameux des grottes de Han, et aux champs de bataille de Waterloo, l'historien médaillé qui leur enseigna l'histoire de Napoléon, enfin vaincu par les Belges. Brûlons aussi la cathédrale où je m'irrite que Rubens s'ennuie, sur ces murs sombres et froids, derrière ces rideaux tirés de lustrine verte, autant qu'au Jardin Zoologique, ces pauvres condors, qui, pour faire plaisir à Leconte de l'Isle, et pour authentifier ses vers, dorment, non plus dans l'air glacé des Andes, mais dans leurs cages,

... les ailes toutes grandes.

Et nous irons, si vous voulez, au Musée, une autre fois, le jour prochain peut-être, où je me sentirai disposé à vous confier mes rêveries sur Rubens, sur ce Rubens abondant, éclatant, magnifique, dont M. Ingres—ô ma chère Hélène Fourment!—écrivait qu'il n'était que le «boucher ivre», le charcutier tout barbouillé de graisse et de sang, de la peinture.

Traversons rapidement, sans trop nous y arrêter, la ville neuve, ses larges voies vivantes et remuantes, ses jardins que la Hollande, toute proche, embellit de ses plus belles tulipes, de ses plus beaux narcisses; filons sur les boulevards, vite, vite, car rien ne m'y retient. Il me tarde d'être au port d'où m'arrivent déjà, à pleines bouffées, les bonnes, les fortes, les délicieuses les enivrantes odeurs de salure et de coaltar.

Anvers est une grande ville. Ce serait même la seule véritable grande ville belge, si ce n'était, en réalité, une ville allemande. Allemands, tous les gros armateurs, les gros banquiers, les gros marchands, les ingénieurs; allemandes, les maisons de courtage, les maisons d'arbitrage, les compagnies d'assurances maritimes, de navigation, d'émigration; allemand, tout ce qui entreprend quelque chose et travaille à s'enrichir, tout ce qui dresse un plan, lave une épure, combine des chiffres, brasse les affaires et l'argent.