Il mit quelque temps à me voir, et puis se prit à me considérer. Je redoutai une apostrophe, au moins une grimace, et ce que je redoutai surtout, quand il se souleva, ce fut de le perdre. Mais il sourit et, ravi, j'entendis sa voix chanter:

—Bonjour, mossié!...

Je lui tendis la main. Il frissonna. Sa main molle resta quelques secondes dans la mienne, avec gaucherie, et je fus si ému, que je n'entendis pas ce qu'il me dit tout d'abord. J'écoutais, comme on écoute le bruit du vent, le bruit de la mer, ce parler où les r roulaient et où chantaient les finales... Il se comparait à Job et répétait:

—Yobb! Yobb!...

Je m'assis près de lui, sur une malle de bois noir que rayaient deux bandes de peau de cochon.

Où avait-il appris le français?

Jeune avocat, ayant, contre le gré de ses parents, épousé une fille pauvre, il avait dû, à la suite d'une altercation avec un magistrat antisémite, quitter la petite ville russe où il gagnait péniblement sa vie. Il était venu en France, avec sa femme et trois enfants qu'il avait déjà... Ses yeux brillaient en parlant de Paris. En dépit des promesses, il n'avait pu trouver une situation sortable.... Le ménage s'était installé dans les environs de l'Hôtel-de-Ville, et vivait mal de petits commerces variés, entre autres, du commerce des confetti.

—Qui n'a pas ses confetti? scandait sa voix, à contretemps...

Ce cri et sa gaieté apprise étaient ridicules, sur ce quai, parmi cette foule en guenilles, et ces bateaux en partance...

—Qui n'a pas ses confetti?